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Cinéma

Nightcrawler (Le rôdeur) : Le sourire de la hyène

Pour ses premiers pas de producteur, l’acteur Jake Gyllenhaal s’est donné le beau rôle, tout en laideur: celui de traquer le sordide et les effusions de sang à Los Angeles, la nuit venue, une caméra de pawn shop à la main. Plus chronique sociale que thriller, Le Rôdeur marque néanmoins les esprits.

Premier film du scénariste Dan Gilroy (qui a co-écrit The Bourne Legacy avec son frère, le réalisateur Tony Gilroy), Nightcrawler (Le rôdeur) gagne les écrans précédé d’une rumeur plus que favorable après un passage-éclair au TIFF de Toronto et une présentation spéciale au FNC. Et si on nous vend sa salade avec l’étiquette «Des producteurs de Drive», la proposition est assurément moins stylisée et cérébrale; elle affiche aussi une violence moins gratuite d’autant plus qu’elle se monnaie à prix fort, au gré des cotes d’écoutes.

Voleur à la petite semaine, Lou Bloom (Gyllenhaal) vit de recel et d’espoirs ravalés. Il est pourtant tenace, plutôt bavard et entreprenant quand l’envie lui prend. Témoin d’un sauvetage dans une voiture en feu, et intrigué, voire happé par le travail du caméraman (Bill Paxton) qui filme la scène pour le bulletin télévisé du petit matin – exit Salut, Bonjour! Une nouvelle vocation était née.

C’est archi connu: le sensationnalisme est une denrée quotidienne à la télé américaine. Et l’ambition dévore souvent ceux qui en sont les artisans. Lou en est la preuve vivante, lui qui paraîtra désaxé pour les uns et mésadapté pour les autres, collectionnant les reportages tirés de ses images, déplaçant le corps d’une victime accidentée pour avoir un meilleur angle à la caméra, repoussant de jour en nuit les limites du tape-à-l’œil et du bon goût. Gilroy ne se contente pas de reproduire un air connu, mais en dissèque les moindres recoins avec une caméra agitée, des dialogues alertes, écrits à la virgule près, et un humour noir truculent, qui frôle parfois le ridicule pour mieux nous triturer les nerfs.

Il prend soin d’opposer au personnage de Bloom des figures tout aussi contrastées, quoi que moins radicales, dont le «stagiaire» Rick (l’attachant Riz Ahmed) qu’embauche Lou en bon self-made man, pour grimper les échelons sans réel partage des gains. Mais il y a surtout Nina (la suave Rene Russo qui, outre dans Thor, fut très discrète ces dernières années), la productrice au contenu qui, bien heureuse qu’il apprenne vite, l’encourage à choquer l’auditoire, en autant que les victimes – de meurtre, de vol, d’accident ou d’incendie – montrées à l’écran soient de race blanche et bien nanties! Rien de plus sélectif que l’empathie. Si on craint le pire lorsque Lou invite sa patronne au restaurant, dans ce qui semble n’être qu’une histoire sentimentale anecdotique – puisqu’il avoue avoir un faible pour les femmes mûres –, Gilroy nous déjoue: le caméraman gagne de l’assurance et essaie d’attiser le désir, sinon de le forcer en marchandant son talent. Tout se négocie à heure de grande écoute.

Aussi à l’aise dans le monde policier (Zodiac, End of Watch, Prisoners) que dans les univers torturés (de Donnie Darko à Enemy), Jake Gyllenhaal se tient ici en équilibre parfait entre l’adrénaline et l’obsessionnel, souriant comme jamais, comme une hyène sourirait. Sa composition exaltée, toujours maîtrisée, porte le film bien au-delà de l’ambition extrême de Lou et symbolise toute la soif d’une société en mal de sensations fortes, gourmande jusqu’à ne plus avoir faim. Bref, un Polaroïd très vivant de nos petites morts.

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