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Cinéma

The Circle : Hommes à l’index

Représentant la Suisse en vue de la prochaine course aux Oscars, The Circle dédouble ses personnages pour mieux évoquer la liberté et la censure qui avaient cours dans le Zurich gay des années 1950.

Ils s’appellent Ernst et Röbi (Matthias Hungerbühler et Sven Schelker, tous deux charismatiques et le regard perçant). Le premier débute sa carrière d’enseignant en littérature, encore engoncé dans son environnement bourgeois, même si on lui reproche d’aborder Camus et l’existentialisme avec les fillettes. L’autre est artiste de cabaret, jeune drag queen pleinement assumée, dont la mère aide à coudre ses robes. Entre les deux, un fossé de convenances et d’émancipation, mais un amour puissant, qui les mènera des décennies plus tard à devenir le premier couple homosexuel marié de la Suisse.

La romance naît surtout à l’intérieur du Cercle (Der Kreis, en allemand), un regroupement plus ou moins clandestin qui organisait non seulement des grands bals gays très courus, mais publiait aussi une revue trilingue homoérotique qui comptait 2000 abonnés de par le monde. Une publication que les autorités passaient au peigne fin, même si l’homosexualité n’était pas criminalisée en Suisse comme dans d’autres pays d’Europe, dont l’Allemagne. Une série de meurtres haineux viendra plomber l’organisation, bouc émissaire parfait aux yeux de l’opinion publique.

Là où le film de Stefan Haupt surprend et éblouit, au-delà de la reconstitution historique honnête et soignée, c’est qu’il pousse le genre du docudrame un cran plus loin, en empruntant bien sûr aux documents d’archives, mais en donnant d’abord et avant tout la parole à des témoins de grande valeur, soit Ernst Ostertag et Röbi Rapp eux-mêmes! Les deux vieillards ont su garder leurs souvenirs et leur amour à l’abri, et leur témoignage à la caméra, bonifié par celui d’autres acteurs de l’époque, se révèle d’une émouvante générosité.

Outre la ressemblance souhaitée entre les modèles et les incarnations, Haupt s’évertue à les faire se répondre en écho, la narration des uns devenant le moteur d’action des autres, et vice et versa. D’une certaine manière, on invite Ostertag et Rapp à voir se dérouler devant eux le film de leur vie, ou encore à en être les chefs d’orchestre. Le récit qu’ils en font appelle la scène suivante ou alors les voilà qui revisitent les lieux d’autrefois, du moins ce qu’il en reste. Leur parole se substitue également à de possibles scènes de débordement, racontant mieux que quiconque, avec sobriété, la brutalité policière et la chasse aux sorcières.

Accueilli chaleureusement à la plus récente Berlinale, The Circle comporte quelques maladresses dans sa portion fictionnelle, avec sa musique parfois forcée et une représentation timorée de la sexualité. Mais la présence lumineuse des principaux intéressés rachète les faux pas. Leur complicité est manifeste et le regard qu’ils posent l’un sur l’autre porte en lui la marque des années et des luttes passées. Quand au final le vieux Röbi reprend son costume et la chansonnette d’autrefois, on constate qu’ils ont réussi à mener la «vie normale» dont ils rêvaient, une fierté pour l’époque qui les a vu naître. Un fort bel ouvrage de mémoire. 

En salle le 5 décembre

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