D'où je viens / Entrevue avec Claude Demers
Cinéma

D’où je viens / Entrevue avec Claude Demers

Ce documentaire intimiste de Claude Demers entrecroise deux trames: d’abord une quête identitaire à travers la voix du réalisateur revenu sur les lieux de son enfance, puis un portrait actuel de Verdun, quartier en mutation dans lequel se rencontrent une enfance agitée et des hommes composant tant bien que mal avec le changement. Entrevue avec le réalisateur.

Claude Demers est né à Verdun, où il a vécu en famille d’adoption une enfance agitée. À 18 ans, le réalisateur des films Barbier et Dames en bleu a quitté son quartier de naissance dans un geste violent, en «claquant la porte», dit-il, se promettant de ne jamais y revenir. Sa quête de culture, d’élévation et d’art ne trouvait tout simplement pas résonance dans ce quartier ouvrier bigarré.

«Or, raconte-t-il, je me suis mis à y retourner récemment et à me réapproprier, notamment, le fleuve, pour commencer à le percevoir de manière plus poétique. Le documentaire que j’ai décidé de tourner chez moi correspond aussi à un désir de prendre un risque cinématographique, de ne pas faire un documentaire à partir d’entrevues, comme je l’ai souvent fait, mais d’oser un documentaire plus personnel, qui parle de moi à travers un quartier de Montréal, mais qui parle aussi au nous entre les lignes, tout en adoptant le ton de l’enfance, en quelque sorte le regard d’un enfant. Il fallait sublimer la quête, ne pas sombrer dans le narcissisme. Trouver un ton qui soit candide, simple, et honnête, mais qui aurait une résonnance universelle.»

Il a donc suivi quelques enfants dans le quartier, s’infiltrant dans leur quotidien en faisant en sorte qu’ils oublient la caméra. On rencontre notamment Bastien, garçon attachant à l’imaginaire hors-norme et au tempérament agité, que Demers suit dans ses promenades en skateboard comme sur les bancs d’école. Le garçon, d’un naturel fou, se laisse filmer sans mascarades et se dévoile sans filtre. «Il m’a fallu faire, dit Claude Demers, un travail de fréquentation et de familiarisation avec ces gens-là et avec le milieu pendant des semaines et des mois avant que la caméra apparaisse. Je suis allé d’abord à l’école primaire, m’alliant avec une orthopédagogue qui m’a permis de rencontrer quelques enfants singuliers du quartier, et j’ai aussi passé du temps avec la police communautaire. Je commence à filmer bien plus tard. Les gens n’oublient pas la caméra, mais il s’installe une sorte de pacte étrange, inconscient, entre le réalisateur et ses sujets, qui savent qu’ils sont filmés mais qui restent naturels et qui, tout de même, décident de se révéler plus fort qu’ils ne l’auraient fait dans le privé.»

La caméra crée le sentiment d’urgence de parler, en quelque sorte. Et le film témoigne ainsi d’un réel très fort. Une scène touchante évoque notamment, par une conversation avec une dame en fin de vie, les délicats enjeux de l’euthanasie. «Ce qui m’a permis, dit-il, d’évoquer dans le film la question de la mort, que je cherchais à traiter de manière métaphysique et à lier à la question des origines.»

C’est aussi un film sur la révolte, qui emprunte des chemins philosophiques un peu camusiens. «Camus a marqué mon adolescence et a donné beaucoup de sens à ma quête. Ce n’était pas voulu que le film y fasse indirectement référence mais ça me plaît beaucoup qu’on le remarque.»

Si Verdun prend un visage multiple dans l’oeil de Demers, on sent dans le film une certaine nostalgie (ou mélancolie) du Verdun d’antan, un Verdun plus rural, que certains des personnages du film semblent regretter. Or, Verdun est aujourd’hui un mélange de vie urbaine assumée et de présence rassurante du fleuve et de la nature, ce que le film dépeint particulièrement. «Il est encore possible de chasser et pêcher sur une partie du territoire, explique le cinéaste. Ça donne au quartier une authenticité folle. Autant j’y souffrais dans ma jeunesse d’un certain manque de culture, autant aujourd’hui je me désole d’une gentrification qui menace certains modes de vie qui en font la réelle personnalité.»

«J’avais aussi envie de porter un regard sur une certaine réalité multiculturelle, notamment en filmant une messe gospel. Une petite communauté noire est installée depuis longtemps à Verdun et je suis fasciné par la culture afro-américaine qui a été tant malmenée sur nos terres. C’est l’un des grands péchés, si je puis dire, de l’Amérique, et j’avais envie d’aborder ça à travers la présence afro à Verdun. Je l’évoque sans essayer de faire la morale, en essayant de capter la beauté de cette culture.»

En filmant patiemment des églises et en montrant des enfants qui y entrent et découvrent un lieu vide le réalisateur raconte aussi un monde sans Dieu mais non dénué d’un certain héritage catholique. «Je suis agnostique mais je me reconnais dans le patrimoine, dans les valeurs fondamentales chrétiennes qui continuent de définir notre culture. Malgré la déconfessionnalisation, on n’en a pas fini avec la religion catholique et mes promenades dans Verdun m’ont confirmé puissamment ce sentiment.»

 

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