Ne manquez rien avec l’infolettre.
Inherent Vice: délire ensoleillé
Cinéma

Inherent Vice: délire ensoleillé

À cause de son personnage de détective lancé sur différentes pistes, on pourrait croire qu’Inherent Vice est un film à tiroirs qui accumule les pistes contradictoires pour mieux les résoudre dans une finale cohérente et jubilatoire. Il n’en est rien. N’y cherchez pas une intrigue policière savante; vous y trouverez plutôt un délire ensoleillé et vaporeux qui tisse le portrait d’une Amérique à la croisée des chemins.

Film noir? Ou simplement un film hippie aux couleurs ensoleillées et à la narrativité hallucinogène? C’est en tout cas un film tarabiscoté, issu d’un roman de Thomas Pynchon qui l’est tout autant. Le Doc Sportello (Joaquin Phoenix), détective privé qui enfile les joints sans interruption, s’y lance à la recherche d’un milliardaire dont est amoureuse son ex petite-amie, pour tenter d’empêcher son internement psychiatrique. S’y greffera la traque d’un musicien défroqué (Owen Wilson) que Sportello suivra jusqu’à une clinique de désintox nouvel-âgeuse. Il finira par atteindre, par d’autres chemins, les quartiers généraux de l’organisation Golden Fang, où se trament de douteuses affaires d’héroïne et de dentisterie.  Le film pose davantage de questions qu’il ne donne de réponses, plaçant le spectateur dans le même état de doute que le personnage, lequel évolue dans une enquête qui se confond parfois avec ses hallucinations et paranoïas.

On se perd donc autant dans ce film que le fait Sportello lui-même, dont la réalité est voilée par un épais écran de fumée et par un regard aérien et décalé sur le monde. Les années 1970 font de son existence un parcours hachuré et indistinct, en plein rêve hippie et délire paranoïaque. Le carnet de notes sur lequel il griffonne ses impressions en fait d’ailleurs état.

INHERENT VICE

Mais davantage que l’intrigue, ce sont les personnages rencontrés en cours de route qui font l’intelligence de ce film et qui, dans l’accumulation, tissent le portrait d’une époque. Même s’ils sont abandonnés aussitôt rencontrés, on savoure chaque apparition et le jeu des associations suit son cours: de l’un à l’autre s’édifie une architecture d’esprits paranoïaques et de personnalités déroutées devant la liberté permise par une époque d’émancipation. Parfois fantaisistes, souvent bédéesques, les personnages sont aussi infiniment langoureux et brumeux, à l’image d’une époque où la vie se vivait dans un doucereux éther. C’est aussi l’effet voulu par la narration en voix hors-champ, qui évoque la narrativité du roman original,  se faisant sensuelle et bienveillante à l’égard de ce bon vieux Doc Sportello.

Si les personnages construisent un univers singulier, il en est tout autant de la photographie de Robert Elswit, qui alterne les gros plans intimistes et les images floutées ou jaunies d’un Los Angeles complètement désinhibé. La ville californienne y devient symbole d’une Amérique libérée du conservatisme qui la définissait quelques années plus tôt, mais non dénuée d’une certaine oppression par les édifices ceinturant la Manhattan Beach. À l’image du trouble qui voile peu à peu les personnages, L.A. se retrouve par moments ombragée: signe annonciateur de la fin d’une époque libre et festive.

Car c’est bien ce que montre, en filigrane, ce film un peu fou et esthétiquement jouissif. Doc Sportello fait avec cette enquête le passage des années 1960 aux années 1970 et anticipe le délitement progressif des utopies qui va suivre. Dans ses rapports avec le déjanté policier Big Foot (succulent Josh Brolin) comme dans sa capacité à naviguer dans des milieux plus conventionnels que le sien, le drogué détective fait se rencontrer les deux mondes et, à travers ce choc des cultures, on se rend bien compte que le party risque de bientôt se terminer. Se profile, un peu partout, subtilement, le retour en force du néolibéralisme à tout crin – le spectre des années 1980 n’est pas loin devant les vapeurs des années 1970. L’air de rien, Paul Thomas Anderson se fait ainsi fin observateur d’une mutation sociale et, peut-être, nous met en garde contre ce conservatisme qui n’a pas cessé d’étendre ses tentacules depuis.

C’est aussi une comédie qui mise sur le saugrenu pour déclencher le rire, mais parfois aussi sur un humour un peu slapstick et bon enfant. Le tout dans un enrobage musical séduisant de Johnny Greenwood (Radiohead), tout à fait dans l’esprit de l’époque et parfaitement arrimé au montage du film, qui oscille entre le rythme nerveux et la langueur assumée.

[voir_etoile cote=4]

Obtenez jusqu’à 40% de plus pour votre prochaine sortie