Rodrigue Jean et Alexandre Landry / L'amour au temps de la guerre civile : Cinéma-vérité
Cinéma

Rodrigue Jean et Alexandre Landry / L’amour au temps de la guerre civile : Cinéma-vérité

Dans un film de fiction qui explore sans compromis les mêmes territoires que son troublant documentaire Hommes à louer, Rodrigue Jean fait une incursion hyperréaliste dans le quotidien de jeunes prostitués masculins du quartier Centre-Sud. Entrevue avec le réalisateur ainsi que le comédien Alexandre Landry.

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Rodrigue Jean est un électron libre, dont le cinéma radical et passionnant se crée dans la liberté la plus absolue et dans une absence totale de compromis. Après Hommes à louer, documentaire pour lequel il avait filmé des prostitués masculins de Montréal dans un rare climat de proximité, il poursuit un brillant exercice de cinéma-vérité avec L’amour au temps de la guerre civile, à partir d’un scénario de Ron Ladd, l’un de ces occasionnels travailleurs du sexe du quartier Centre-Sud (participant au projet d’écriture Épopée en collaboration avec l’organisme RÉZO). Le film, hyperréaliste, suit à la trace quelques journées de la vie d’Alex (épatant Alexandre Landry), montrant la succession des baises qui mènent à l’achat d’une drogue vitale, mais aussi les amitiés décharnées et l’itinérance qui viennent avec.

«Le travail du sexe et la prise de drogues sont le fait d’une forme de vie réduite le plus souvent à une pathologie, explique-t-il. Ce projet met en scène une guerre qui se joue actuellement contre ces formes de vies. Le contexte de L’amour au temps de la guerre civile est local, mais il peut aussi être l’image, par exemple, de la guerre des Blancs américains contre les Afro-Américain(e)s, la guerre totale de l’Occident et d’Israël contre le monde et la vie des Arabes.»

Eric Robidoux dans L'amour au temps de la guerre civile
Eric Robidoux dans L’amour au temps de la guerre civile

C’est un film sur la prostitution, sur la dépendance, sur la société de consommation, qu’on peut voir comme un film vraiment social, mais c’est aussi un film radicalement intimiste. Alexandre Landry y offre une performance rare, se rendant vulnérable et transparent à travers un jeu physique subtil et précis, dans un long métrage qui scrute souvent son visage en très gros plans. «Le partage d’expérience que je fais depuis 25 ans avec les travailleurs du sexe d’ici et d’ailleurs peut être vu comme une recherche d’altérité radicale par les moyens du cinéma, explique Rodrigue Jean. Le visage, comme chez Levinas, est la partie du corps où se joue cette altérité.»

«J’ai vu le rôle comme étant une quête d’absolu, dit le jeune comédien. Ce sont des prostitués, certes, mais ce qui les motive est une quête de grandeur, atteinte par la consommation et par la sexualité, mais aussi et surtout par l’amour. Du début à la fin du film, mon personnage recherche le plus grand que soi: il est prêt à mourir pour ça. En parallèle de ce rapport vif et brûlant avec la réalité, il y a la solitude, l’isolement, la déchéance, qui briment leur sentiment d’absolu. C’est un paradoxe: se sentir tout-puissant sous l’effet de la drogue, puis revenir à la réalité pour affronter un quotidien douloureux, vivre dans la rue, batailler pour le quotidien.»

Alexandre Landry dans L'amour au temps de la guerre civile
Alexandre Landry dans L’amour au temps de la guerre civile

Pour construire ce rôle exigeant, l’acteur a côtoyé beaucoup de gens issus du quartier, qui ont été des «coachs» essentiels. «Il fallait apprendre à vivre le moment de l’injection ou de l’inhalation pour comprendre l’effet, pour réaliser l’égarement qui s’y produit, mais surtout pour comprendre l’envie, le désir ardent de vivre ce moment-là. C’est loin de ma réalité, et c’est de l’inconnu pour la majorité des gens, alors ces coachs ont été essentiels. Pour Rodrigue, qui côtoie ce monde-là depuis des années pour son travail documentaire, il était important de ne pas simuler bêtement: ce n’est pas quelque chose qui s’improvise. C’est un film volontairement proche du réel, même s’il est extrêmement écrit et chorégraphié.»

«J’ai été danseur et chorégraphe avant de faire des films, ajoute Rodrigue Jean. Je considère que le métier d’acteur et de comédien demande une mise en jeu de tout ce qu’on a – corps et esprit.»

Minimaliste dans sa manière de filmer une action répétitive et une sexualité récurrente et instinctive, le film offre tout de même un haut potentiel de réflexion sociale, selon Alexandre Landry. «Ces personnages sont isolés, mais ils ont envie d’entrer en contact avec l’humanité; ils occupent la ville et l’espace public d’une manière intensive, mais sont exclus des mécanismes de sociabilisation normés de notre société. Une réflexion sur la place qu’occupent ces marginaux est essentielle: personne ne comprend leur quotidien, leur quête, et une fois qu’on s’y intéresse, ça redéfinit vraiment notre rapport à la ville et au monde.»

En salle le 6 février

 

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