Ouïghours, prisonniers de l'absurde : Une entrevue avec le documentariste Patricio Henriquez
Cinéma

Ouïghours, prisonniers de l’absurde : Une entrevue avec le documentariste Patricio Henriquez

Documentariste chevronné, épris de justice sociale et ardent dénonciateur de la barbarie, Patricio Henriquez dévoile dans son plus récent et passionnant film le sort de 22 Ouïghours (un peuple chinois musulman) qui ont été détenus inutilement à Guantanamo. Entrevue.

VOIR: Ce n’est pas la première fois que vous vous intéressez dans un documentaire aux prisonniers de Guantanamo. Mais l’histoire des Ouïghours est vraiment méconnue. Comment en avez-vous pris connaissance?

Patricio Henriquez: Un tout petit article dans un quotidien américain, en 2006, qui annonçait que quelques détenus de Guantanamo avaient été libérés. C’était étonnant, parce que la prison, normalement, devait servir à emprisonner les terroristes les plus dangereux – je me demandais bien comment on pouvait soudainement en libérer plusieurs d’un seul coup pour les envoyer en Albanie. Ainsi ai-je découvert les Ouïghours, peuple chinois musulman habitant le territoire de l’ex-Turkistan oriental, et cherchant à s’émanciper de la Chine (leur situation est d’ailleurs assez semblable à celle du Tibet). Comme ils sont considérés par les Chinois comme des séparatistes (un crime passible de la peine de mort), une partie d’entre eux sont exilés en Afghanistan.

VOIR: La première surprise de votre documentaire est d’apprendre que plusieurs de ces Ouïghours ont été «vendus» aux Américains par des Afghans qui ont reçu de grosses récompenses en échange de ces prétendus terroristes. Comment se fait-il que les États-Unis aient procédé de cette manière?

Patricio Henriquez: «C’était plutôt improvisé et c’est étonnant que les Américains n’aient pas soupçonné que les Afghans dénonceraient n’importe qui. La récompense de 5000$ qu’ils ont offert aux délateurs représente une fortune pour ces gens-là, une somme qu’ils mettraient normalement 15 ans à amasser, et ce n’était pas étonnant que l’appât du gain mène à ce bordel. Ce qui est encore plus étonnant, c’est que l’administration américaine ne se soit pas arrangé pour éviter d’emprisonner ces innocents alors que les sommes qu’elle a dû dépenser par la suite pour réparer la situation, par des procédures judiciaires coûteuses, sont infiniment plus grandes que la dépense initiale. En somme, ils ont voulu capturer des terroristes à peu de frais mais ils en paient encore aujourd’hui le gros prix. Cette opération a été un échec total, comme d’ailleurs l’a été Guantanamo dans son ensemble.»

VOIR: Les Ouïghours, presque tout le long de leur incarcération à Guantanamo, ignorent tout de la situation dans laquelle ils se trouvent. Comment est-ce possible?

Patricio Henriquez: «C’est seulement à la fin de l’histoire qu’ils ont enfin compris pourquoi ils avaient été incarcérés. Au moment des événements du 11 septembre 2001, ils sont dans un petit village afghan, isolés du monde, et ils ne parlent ni la langue du pays, ni l’anglais; ils ne savent rien de ce qui se passe aux États-Unis. Ils comprennent qu’il s’est passé quelque chose de terrible quand ils voient les bombardements, quelques semaines plus tard, mais les causes profondes de tout cela leur échappent. C’est à partir de ce moment que tout le monde intervient dans leurs destinées sans qu’ils aient leur mot à dire.»

VOIR: Votre film concentre son regard sur 3 des 9 Ouïghours qui ont été libérés et exilés en Albanie, puis aux Bermudes. Quelle a été votre approche pour qu’ils acceptent de se livrer à vous?

Patricio Henriquez: «J’ai eu l’aide des avocats de ces Ouïghours pour entrer en contact avec leur traductrice, Rushan Abbas. À partir d’elle, j’ai obtenu leur confiance. J’ai choisi ces trois hommes-là parce qu’ils avaient un recul sur leur situation et parce qu’ils avaient la capacité de me raconter leur expérience sans sombrer dans l’anti-américanisme primaire. Ils avaient de la perspective, une maturité qui m’a ému.»

VOIR: Le film, d’ailleurs, expose une certaine barbarie américaine mais fait preuve de nuances. Malgré une dénonciation féroce du comportement des autorités américaines et de l’absurdité de la prison de Guantanamo, vous gardez vos réflexes de journaliste en montrant les deux côtés de la médaille. Pourquoi cette posture s’est-elle imposée à vous?

Patricio Henriquez: «Je ne voulais pas faire un film anti-américain, parce que la société américaine est plus complexe que la vision manichéenne qu’on se plaît à entretenir. C’est une société fragmentée, pleine de contradictions et d’oppositions très riches. On rencontre dans le film une traductrice d’origine ouïghour qui, malgré ses origines, est profondément américaine et qui incarne en elle-même tous ces paradoxes. Elle a été la meilleure alliée pour mon film, qui n’aurait jamais existé sans sa collaboration. Mais il y a aussi un avocat de Boston qui défend les Ouïghours pours des raisons profondément éthiques. J’ai aussi rencontré un juge qui, malgré son devoir de réserve, accepte de livrer un témoignage incroyable en faveur des Ouïghours. Ils sont tous des personnages extraordinaires, qui, en contrepoint de Bush et Cheney, montrent un visage admirable de l’Amérique.»

VOIR: Pensez-vous que l’Amérique d’Obama est davantage à l’abri de dérives de ce genre? L’Amérique a-t-elle changé parce que son président actuel est plus progressiste?

Patricio Henriquez: «Cette Amérique-là, celle qui a un visage plus progressiste que celle de Bush, peut affirmer aujourd’hui plus fort son existence; c’est évident. Mais ça ne change pas la tendance générale à observer l’islam de manière très étroite et à soutenir, par islamophobie, des politiques sécuritaires musclées qui vont souvent trop loin et qui peuvent entraîner un non-respect des droits humains. Le Canada et le Québec n’y échappent pas, d’ailleurs, mais je me rassure du fait qu’on entende partout des voix qui expriment une mise en garde contre cet excès sécuritaire. Je ne nie pas qu’il y ait une menace réelle d’un certain terrorisme, mais ce n’est pas une raison d’hypothéquer toutes nos libertés et de se permettre tous les amalgames.»

VOIR: Le film tire profit d’une quantité impressionnante d’images d’archives, pour raconter en parallèle du récit intime des Ouïghours les événements politiques qui influent sur leurs vies. D’où viennent toutes ces images?

Patricio Henriquez: Le problème n’a pas été d’avoir accès aux images: il y en a partout sur Internet et ce sont notamment des images filmées par les soldats américains eux-mêmes et téléversées sur Youtube. C’est là une autre contradiction extraordinaire des États-Unis: même si le Pentagone essaie de contrôler l’information, notamment en cachant de nombreuses images tournées à Guantanamo, il y a aussi une culture d’accessibilité des images de propagande et des images tournées par les militaires, qui ne sont aucunement soumises à la censure. Plusieurs de ces films demeurent toutefois inconnus, car personne n’a le temps de décortiquer tout ce matériel, cette quantité vertigineuse de films amateurs. J’ai fouillé là-dedans, avec l’intention d’essayer de montrer, en parallèle de l’univers très fermé de Guantanamo, ce qui se passait à l’extérieur et qui avait une incidence sur les destinées des Ouïghours.

VOIR: Votre carrière est axée sur des films racontant la vie de peuples opprimés, avec dans votre mire la grande question des droits humains bafoués partout dans le monde, même dans les démocraties occidentales. Qu’est-ce qui vous a motivé à consacrer votre vie à ce grand thème?

Patricio Henriquez: «Ce n’est pas prémédité. Je suis avant tout cinéaste, j’aime jouer avec les images et le son; c’est un énorme plaisir pour moi, même si mes films traitent de réalités douloureuses. Mais je n’y peux rien, je suis né au Chili dans un moment exaltant pour le développement politique et social du pays (l’époque Allende), j’ai participé à l’époque à un processus extraordinaire, rempli d’utopie et de bonne volonté, alors qu’on rêvait d’atteindre la justice sociale par des voix démocratiques. Puis, soudain, ces rêves sont disparus dans le sang d’une dictature brutale. J’étais jeune journaliste, à l’époque: j’avais 22 ans quand Allende a accédé au pouvoir en 1970. Cela a formé toute ma conscience politique et fomenté en moi un intérêt accru pour les questions de justice sociale et pour le concept de justice en lui-même. Ceci étant dit, je ne fais pas de films sur toutes mes convictions sociopolitiques. Mais je fais un film quand je crois, sans trop de prétention, que je dispose d’assez d’éléments pour faire une véritable œuvre cinématographique.»

VOIR: La notion de drame, ou de courbe dramatique, vous importe particulièrement?

Patricio Henriquez: «Oui, parce que je suis formé aussi par le cinéma de fiction. Les séries de fiction américaines, par exemple, nourrissent beaucoup mon œil de cinéaste. Je me souviens avoir été réticent à regarder Homeland, craignant d’y trouver une œuvre de propagande américaine, mais j’ai été agréablement surpris de découvrir tout autre chose. Je l’ai vu après avoir tourné le film sur les Ouïghours et je trouve qu’il y a des parallèles incroyables entre les deux œuvres. Ce qui me fascinait avec les Ouïghours, c’était de constater à quel point ce groupe de 22 hommes avait été utilisé par les États-Unis comme des pions sur un échiquier. La conception du respect de l’être humain est subordonnée à l’importance de la mission. La guerre contre le terrorisme est plus importante que la vie de 22 Ouïghours, qui deviennent de vulgaires instruments d’une stratégie militaire – on voit ça aussi dans Homeland, quand des vies américaines sont sacrifiées pour l’importance de la mission sécuritaire.»

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