Ne manquez rien avec l’infolettre quotidienne.
Charles Binamé et Xavier Dolan / Elephant Song : Jouer au chat et à la souris
Cinéma

Charles Binamé et Xavier Dolan / Elephant Song : Jouer au chat et à la souris

Huis clos psychologique théâtral de Nicolas Billon transformé en film à la temporalité troublée par Charles Binamé, Elephant Song offre à Xavier Dolan le grand rôle cinématographique qu’il attendait. Entrevue avec deux hommes plongés dans les méandres de la mémoire.

En 2005, au Théâtre d’Aujourd’hui, Charles Binamé découvre la pièce La chanson de l’éléphant, huis clos mettant en scène les comédiens Vincent-Guillaume Otis et Jean-François Pichette dans les rôles d’un psychiatre et de son patient. Xavier Dolan et Bruce Greenwood reprennent au cinéma cette riche partition opposant le directeur de l’hôpital à un patient turbulent, qui détient des informations-clés sur la disparition d’un collègue et s’amuse à entraîner le docteur Green de fausses pistes en fausses pistes, jonglant notamment avec des évocations de sexualité illicite. La pièce immerge les personnages dans un jeu de chat et de souris à la structuration parfaite, où mensonges calculés et chemins hachurés de la mémoire se confondent allègrement. Confortablement installé dans la salle de théâtre, Binamé ne se doutait pas, en 2005, qu’on lui proposerait quelques années plus tard de diriger l’adaptation cinématographique, en anglais, de cette pièce aux ressorts dramatiques très théâtraux. 

«On a ajouté, dit-il, un arrière-plan psychologique plus touffu aux personnages du psychiatre Green et de l’infirmière Peterson (qui est jouée par Catherine Keener). C’était important pour moi que le personnage du psychiatre ne soit pas seulement un personnage qui écoute. Je voulais épaissir sa psychologie, en faire un personnage animé de sa propre quête. Il fallait aussi jouer avec la temporalité pour que ce ne soit pas un film linéaire, pour faire écho au ludisme de cette œuvre qui propose un jeu entre le vrai et le faux, entre le passé et le présent et entre différentes pistes. Il fallait aussi que les histoires parallèles soient en écho avec celle de Michael, touchant aux enjeux de la mémoire et de la blessure familiale.»

Le film navigue donc du cabinet de psychiatre jusqu’à un Cuba festif où le jeune Michael cherche le regard d’une mère inattentive, puis vers une chaude Afrique où le fils mal-aimé retrouve un père effacé et où il observe, fasciné, la chasse aux éléphants. Par des allers-retours entre l’hôpital et la résidence du psychiatre, le film tisse aussi un scénario parallèle dans la crise existentielle du médecin, à la croisée des chemins.

Xavier Dolan, brûlant depuis toujours du désir de jouer (ce sont avant tout ses aspirations au jeu d’acteur qui l’ont mené à la réalisation, rappelons-nous), trouve ici un rôle complexe, à la hauteur de ses ambitions. Le rôle nécessite de montrer à la fois la faille du personnage et sa grande force, même une certaine arrogance. «Je n’ai jamais vu Michael comme un fou, explique Dolan. Je l’ai vu comme un acteur. Car entre lui et le docteur Green se déroule à vrai dire, tout le long du film, un jeu. Mon travail a été de me demander, constamment, quelle émotion Michael se plaît à simuler, quel personnage s’amuse-t-il à incarner, quelle scène exécute-t-il. J’ai cherché les frontières entre l’acteur que je suis et l’acteur improvisé qu’est Michael dans ses interactions avec Green. Michael est assez intelligent pour utiliser le mensonge à son avantage: c’est sa capacité à se camoufler qui le définit, davantage que ses blessures d’enfance (même si elles sont importantes).»

Tissé d’une parole abondante, le long métrage laisse croire que Michael vit une libération à travers la parole qu’il lance au psychiatre, dont l’oreille attentive semble être un baume pour le jeune patient. Mais cette parole est si trompeuse, si tronquée, qu’elle n’a pas véritablement cette fonction d’émancipation. «Je pense, dit Binamé, que la parole dans ce film est comme de la danse, comme une grande illusion mise en déploiement. Elle semble séduisante, mais en fait elle enfonce le personnage jusqu’aux tréfonds.»

Tout ça ne se terminera pas comme on s’y attendait, évidemment. Un thriller dans les règles de l’art.

Obtenez jusqu’à 40% de plus pour votre prochaine sortie