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Cinéma

Léa Pool / La passion d’Augustine : Les dévoilements simples

Après Emporte-moi et Maman est chez le coiffeurLéa Pool revisite la Révolution tranquille avec La passion d’Augustine, une chronique musicale tout en dentelle.

Depuis 30 ans, la filmographie de Léa Pool est jalonnée de drames intimistes à caractère autofictionnel (Anne Trister, Emporte-moi) et d’émouvantes adaptations littéraires (À corps perdu, La dernière fugue). Si bien qu’elle a reçu cette histoire originale de Marie Vien, sur la survie d’un couvent à vocation musicale dirigé par Mère Augustine (Céline Bonnier), comme un matériau surprenant. «Quand elle m’a approchée pour écrire avec elle, j’ai hésité, admet la réalisatrice d’origine suisse, parce que je n’étais pas encore au Québec dans les années 1960. Je me souviens d’avoir voulu vivre ici, en 1975, parce que j’y trouvais un monde moderne en ébullition. Je n’en revenais pas que le Québec ait vécu un tel bond en avant si rapidement! C’était probablement nécessaire pour avancer, rejeter le bagage religieux, mais les sœurs ont été des piliers en santé, en éducation, en musique.»

Ce film choral, dans tous les sens du terme, remplit ainsi un devoir de mémoire et de lumière. «Il n’a jamais été question de faire l’apologie de ce monde-là ni de le dénigrer. Mais plutôt d’avoir un regard extérieur bienveillant, le plus honnête possible, qui me permettait une approche plus documentaire.» Elle a mené une recherche fouillée, en plus de s’entourer d’alliés précieux, tels que Patrice Bengle à la direction artistique et François Dompierre à la musique, qui signe les nombreux arrangements en plus de quelques airs originaux, dont un hommage à Schubert. «Quand j’y pense, la musique a toujours été un personnage dans mes histoires. J’en mets souvent en tournant, parce que ça donne le feeling, le mouvement de caméra, l’émotion que je recherche.»

Si elle craignait de n’avoir que des visages à filmer, engoncés dans leurs voiles, l’expérience de son imposante distribution (Diane Lavallée, Pierrette Robitaille, Marie Tifo, Andrée Lachapelle) a largement compensé pour l’absence formelle des corps, dans «un monde en retenue, où il fallait que tout passe par la dignité». Autour de cette petite communauté solidaire gravite également la faune scolaire adolescente, composée de vraies musiciennes. On y découvre la talentueuse pianiste Lysandre Ménard dans le rôle d’Alice, la nièce rebelle d’Augustine qui viendra ébranler les colonnes du temple. À l’instar de son plus récent coup de cœur, Boyhood de Richard Linklater, un film qui dit tout l’air de rien, Léa Pool visait un traitement sobre. «On n’a pas toujours besoin de grands éclats. Il faut laisser la chance au spectateur d’adopter l’univers plutôt que de le lui imposer. Je voulais qu’on rentre dans ce couvent à pas feutrés et, qu’au final, on ait l’impression d’y être avec elles.»

On devine que la cinéaste a retenu son souffle, lorsqu’une épée de Damoclès planait au-dessus des conservatoires de musique, l’automne dernier. «Sur plusieurs points, l’histoire se répète. Avec les conservatoires, comme si la musique était d’un intérêt secondaire, mais aussi avec le débat sur l’école publique versus l’école privée. Et toute la question du dévoilement. Pour certaines religieuses, c’est comme si on leur arrachait la peau, tandis que pour d’autres, c’est une libération.» Même s’il n’est plus catholique, le voile est d’ailleurs un sujet chaud au Québec. «Le film m’a sensibilisée au fait qu’il y avait une histoire derrière chacune de ces femmes-là, peu importe leur confession religieuse. On porte des jugements arbitraires et superficiels. On a réellement besoin de la laïcité, mais on s’y attelle un peu maladroitement.» Un film on ne peut plus actuel, donc, malgré ses anciennes ritournelles.

Si la télé québécoise fait belle figure en matière de représentation féminine, notre cinéma serait plus « sexiste », selon une étude récente relayée par Stéphane Baillargeon du Devoir. Et il faudra attendre longtemps avant de retrouver au grand écran autant de femmes que dans La passion d’Augustine, aux dires de Léa Pool. « Avec une douzaine de films à mon actif, je me sens privilégiée, mais c’est sûr qu’on est sous-représentées et il n’y a pas d’explication unique. Il y a de plus en plus de productrices reconnues, mais la distribution et l’exploitation de salles, ça reste des mondes d’hommes. À une plus grande échelle, c’est pareil pour les directeurs des grands festivals, que ce soit Cannes, Berlin, Venise, Sundance… » Elle reconnaît être une exception, mais les femmes tournent aussi généralement avec un budget moindre que les hommes. « Les films sont donc moins vus, parce que distribués modestement. Après, on va dire que les films des femmes ne fonctionnent pas, mais on prend le problème à l’envers. Il y a pourtant plusieurs forces vives dans les écoles de cinéma. » Une mouvance à suivre et à renverser, qui sait, avec le courage d’une Mère Augustine.

En salle le 20 mars

 

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