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Cinéma

Noir / Yves Christian Fournier et Kémy St-Éloy : Le ghetto en zones de gris

Exclusion sociale, criminalité, conflits raciaux, amours et espoirs d’une vie meilleure: dans Noir (Nwa), un film fragmentaire croisant les destins accidentés de jeunes Noirs dans les quartiers sensibles, Yves Christian Fournier offre un rare film québécois de ghetto.

Sept ans se sont écoulés depuis Tout est parfait, marquant film d’Yves Christian Fournier racontant le pacte de suicide d’un groupe d’adolescents, mais surtout leur vie erratique dans une banlieue bétonnée et sans saveur. Si Noir est un film plus ambitieux, par son imposante distribution comme par l’ampleur de son regard anthropologique sur un milieu précis, on y retrouve la même sensibilité pour des personnages laissés-pour-compte et la même attention à un territoire urbain et à un contexte social qui déterminent les vies qu’on y mène. Mais le sujet est cette fois plus délicat, et, pense le réalisateur, «le financement du film a été ardu pour cette raison». «Le titre a pu effrayer, aussi. Peut-être certaines personnes l’ont perçu comme offensant. Mais, franchement, c’est très premier degré comme perception: ce titre représente plutôt à mes yeux la fierté d’une communauté.»

Croisant les récits dans un film fragmentaire au rythme hachuré – le cinéaste avoue être fortement influencé par Gomorra, de Matteo Garrone –, le long métrage scénarisé par Jean-Hervé Désiré présente quatre personnages dans un quotidien chamboulé par la drogue ou la violence, qui font de leur mieux pour tirer leur épingle du jeu. Fleur (Julie Djiézion), jeune mère célibataire amoureuse d’un garçon parfois violent, rêve à un avenir meilleur. Kadhafi (Salim Kechiouche) sort de prison et vit une réhabilitation hasardeuse. Suzie (Jade-Mariuka Robitaille), danseuse nue dont l’identité se révélera étonnante, tombe amoureuse d’un jeune caïd au cœur tendre (Christopher Charles). Personnage phare du film, Dickens est l’ado qui aspire à faire sa place dans le gang dirigé par son frère. Le comédien Kémy St-Éloy (en vedette sur notre une) fait ses premières armes avec ce rôle complexe d’ado dont l’apparent aplomb cache une vulnérabilité criante.

«Dickens, dit-il, veut le respect de son frère et cherche une forme de pouvoir. Il sait qu’il n’a pas la force de caractère de ses grands frères, mais il est tellement né dans ce milieu gangster qu’il croit qu’il doit être la relève, qu’il doit faire partie de l’action. Or, c’est un grand sensible, il n’a pas de carapace: il est dans la démonstration d’une fausse bravoure, qui ne lui appartient pas réellement.»

Kémy St-Eloy et Yves Christian Fournier / Crédit: Joseph Elfassi
Kémy St-Eloy et Yves Christian Fournier / Crédit: Joseph Elfassi

 

Un Québec sournoisement raciste

Yves Christian Fournier n’est pas le premier à proposer un film québécois sur l’univers des gangs de rue. Noir arrive cinq ans après Sortie 67, de Jephté Bastien, qui a bénéficié d’un plus modeste budget, a été mal distribué et vraiment très peu vu. Les deux longs métrages arrivent toutefois sur les écrans en réanimant le débat sur le manque de diversité de notre cinéma: blanc et homogène, malgré une réalité plus métissée et la disponibilité d’une grande quantité de talentueux comédiens de diverses origines ethniques. «J’ai hâte, dit Yves Christian Fournier, que les castings soient naturellement diversifiés et que l’on fasse des films sur différentes couches de notre société. Mettre une caméra dans les quartiers multiethniques, comme j’essaie de le faire, c’est un geste important.»

«Comme acteur noir, dit Kémy St-Éloy, c’est plus difficile d’obtenir des rôles consistants. Je pense aussi que la société québécoise, même si elle est apparemment ouverte à la diversité culturelle, continue d’être raciste à travers des mécanismes inconscients ou involontaires. Sans oppresser les Noirs, elle continue de ne pas les favoriser. Ce racisme est sournois.»

Le film montre notamment le profilage racial dont sont victimes de nombreux jeunes Noirs à Montréal – une réalité bien tangible, assure Yves Christian Fournier. «On m’a accusé d’entretenir le mythe du profilage racial, de mettre en lumière ce phénomène qui n’existerait pas réellement. Je ne sais pas dans quelle tour d’ivoire vivent ceux qui sont aveuglés au point de ne pas voir que de nombreuses arrestations arbitraires et bidon visent les populations noires et qui ne savent pas reconnaître, dans des événements comme ceux qui ont mené à la mort de Fredy Villanueva, par exemple, les éléments de profilage racial.»

Yves Christian Fournier / Crédit: Joseph Elfassi
Yves Christian Fournier / Crédit: Joseph Elfassi

Sur les traces de David Simon

Le réalisateur revendique d’ailleurs une démarche quasi documentaire, dont les ambitions sont anthropologiques, à la manière de la série The Wire, de David Simon (autre grande influence du film). Campé dans une réalité bien québécoise, bien que Fournier ait volontairement imaginé une ville fictive autant inspirée de Montréal-Nord que de certains quartiers de New Orleans, le long métrage se veut hyperréaliste et s’est construit à partir de recherches soutenues sur le terrain. Histoire d’éviter les raccourcis et les stéréotypes.

«On a accusé The Wire de caricaturer les ghettos de Baltimore. C’est une accusation facile à faire et je sais qu’on va me la sortir aussi. Mais je pense que ceux qui tiennent ce discours sont profondément ignorants de la manière dont les choses se passent réellement dans ces quartiers. Cela dit, j’ai aussi envie de répondre que je fais du cinéma et que, bien qu’un film plus quotidien se déroulant dans les quartiers est à faire, je suis naturellement attiré comme cinéaste par les sujets plus sensibles, par la représentation de la criminalité, dans laquelle je reconnais une situation éloquente au sujet de l’exclusion vécue par ces communautés.»

Le film, surtout, raconte la difficulté de sortir de ce milieu. Le Québec nourrit encore le mythe de sa mobilité sociale, mais ce film montre bien qu’il n’est pas si simple, même chez nous, de quitter un milieu défavorisé. «Il va nous falloir davantage de compassion, dit Yves Christian Fournier, pour que les immigrants de première et deuxième génération puissent faire leur place dans notre société. Au Québec, on aime se comparer à la Suède en tant que société sociale-démocrate qui tend à éradiquer les milieux défavorisés par son filet social. Mais comme à Stockholm, nous ne sommes pas à l’abri de réalités difficiles dans les banlieues et d’un sentiment d’exclusion des populations immigrées, qui ont mené là-bas à des émeutes en 2013.»

Un film qui instaurera assurément le dialogue autour de ces questions explosives.

En salle le 10 avril

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