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Cinéma

Journal d’une femme de chambre : Moderne solitude

Quatrième adaptation cinématographique du roman d’Octave Mirbeau, Journal d’une femme de chambre de Benoît Jacquot entame une réflexion sur des thèmes actuels à travers un roman datant du début du Xxe siècle. 

L’histoire dépeinte dans le film de Benoît Jacquot débute en 1898, entre la fin du 19e siècle et le début du 20e. Un entre-deux siècle qui est crucial dans une France qui se déchire sur fond d’antisémitisme galopant. Farouchement anticlérical, libertaire et plus tard ouvertement anarchiste, Octave Mirbeau y signait un grand roman. À l’époque de rédaction du livre, il traverse une crise existentielle qui lui inspire un profond dégoût de ses contemporains: ce roman en est l’intime manifestation par la voix forte de la femme de chambre atypique.

Célestine (Léa Seydoux) est jeune, belle et bien mise, c’est une femme de chambre parisienne qui arrive dans la famille Lanlaire en Normandie. Le mari lui fait continuellement des avances, sa femme ne cesse de la tester et de lui renvoyer son image d’esclave tandis que Joseph, le jardinier, superbement interprété par Vincent Lindon, exerce sur elle un réel érotisme. Elle est fascinée par la froide rudesse de cet homme, qui ne lui manifeste aucune attention particulière.

«Tout ce qu’un intérieur respecté, tout ce qu’une famille honnête peuvent cacher de saletés, de vices honteux, de crimes bas, sous les apparences de la vertu.»

Dans le journal de Célestine gronde une colère sourde contre un ordre social contre lequel elle ne peut rien faire. Le seul rempart contre le fatalisme semble être le cynisme dont elle use abondamment. Ce qui paraît faux au tout début du film dans l’interprétation de Léa Seydoux se transforme au fil de l’intrigue en incarnation juste de la femme de chambre qui n’a guère le choix de son destin mi-catin mi-esclave. À l’instar de Jeanne Moreau cinquante ans plus tôt ou encore Paulette Godard soixante-dix ans avant, Léa Seydoux interprète une femme de chambre qui se révolte, mais qui ne peut rien contre la fatalité de son asservissement. En effet, on découvrira que Célestine n’a pas vraiment de choix et que sa condition est irrémédiablement celle d’une prisonnière.

Avec ce film, Jacquot rapproche les thèses historiques et esthétiques du roman de  Mirbeau vers l’actualité européenne d’aujourd’hui: nationalismes et retour d’un certain décadentisme. À ce propos, on aurait aimé que le film inquiète un peu plus et fasse ressentir la tension et la chute d’un monde. Il est toutefois soutenu par l’interprétation brute et nerveuse de Vincent Lindon et Léa Seydoux. Lindon, en antisémite bourru et probable meurtrier n’a presque pas besoin de parler, son corps fabrique du sens.

On assiste ainsi avec cette nouvelle adaptation cinématographique de Journal d’une femme de chambre, à la trajectoire intime et historique d’un siècle qui débute dans l’inquiétude et le stupre, reflet de la grande boucherie que sera le vingtième siècle.

Jacquot, avec son érotisme habituel, contextualise bien ses comédiens et son propos, malgré un manque d’identification aux personnages qui, parfois agace.

En salle le 24 avril

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