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Cinéma

Transatlantique : Une certaine condition partagée

Essai documentaire réalisé par Félix Dufour‐Laperrière, Transatlantique évoque, par une traversée océanique, une certaine idée de la condition humaine, dans l’immensité des flots.

Le premier long métrage documentaire de Félix Dufour-Laperrière invite à découvrir le quotidien d’un équipage composé de 20 marins indiens et d’un Sri Lankais, sur un navire effectuant la traversée du nord de l’Atlantique, de l’Europe jusqu’au Québec. Trente jours en mer pour observer non seulement la nature déchaînée, changeante, et les flots qui s’étirent à l’infini, mais aussi la ritualisation des gestes quotidiens des marins qui les ont accueillis avec une certaine douceur, une chaleur humaine, plutôt rare dans le milieu coriace et difficile de la marine marchande: «Même dans l’artificialité presque complète d’un navire, on se rejoue quand même tous les gestes de la normalité, de notre quotidien. J’essaie de montrer que ces gestes-là, que cette quotidienneté-là prend un autre sens, ou s’exprime peut-être comme un symbole, acquiert un statut différent, une limpidité.»

Tourné en noir et blanc, sans dialogues, Transatlantique transpose en un essai impressionniste une réalité qui est à la fois si loin et si proche. On y découvre le rituel transposé en mer de la prière, des travaux, des repas, des loisirs, des jours et des nuits qui passent, mais ne se ressemblent pas toujours. «Je voulais capter une certaine réalité et assumer ma subjectivité, admet Dufour-Laperrière. Comme le film repose à certains égards sur des dispositifs fictionnels, avec une caméra qui se fait invisible, sur une observation et une certaine manipulation dans le montage, ça me semblait plus cohérent de ne pas briser le quatrième mur. Et puisque le film ritualise un peu le réel, essaie de lui insérer du mystère, je voulais traiter la parole au même titre que la parole dialoguée.»

C’est avec un passé de cinéaste d’animation et d’expérimentation que Félix Dufour-Laperrière a embrassé le tournage de son premier long métrage documentaire, utilisant divers procédés – consciemment ou non – pour faire évoluer sa réalisation, dont une forte propension à isoler les personnages et les objets de leur contexte, ce qui «leur donne une certaine autonomie et les installe comme symbole ou comme signe», explique le réalisateur.

Si le navire de charge est impressionnant en lui-même, par son imposante carcasse créée par l’humain, les hommes à bord rappellent aussi la magistrale solitude face à l’immensité des flots et la longueur des jours qui passent. Quand ce n’est pas la machinerie qui gronde, la coque qui craque, c’est la tempête qui fait rage. Durant les 30 jours du périple qui a mené l’équipe d’Anvers en Belgique à Contrecœur au Québec, en passant par un chargement en Estonie, une semaine de mauvais temps aura rendu le trajet particulièrement épique, avec ses deux jours de tempête, ses vagues déferlantes, ses pluies assassines et ses vents sournois.

Bien que l’équipage ne montrait pas d’inquiétude particulière tout au long de ces manifestations météorologiques en pleine mer, le réalisateur et ses frères Nicolas et Gabriel, avec qui il tournait, ont éprouvé quelques épisodes d’insécurité marine: «C’est un peu inquiétant, mais les marins ne l’étaient pas trop. Ils n’ont été inquiets qu’une fois. On est descendus en pleine mer agitée dans les cales, pour vérifier si la marchandise ne s’était pas détachée. Il y a des rouleaux de métal [dans la cale] et s’il y en a trop qui se détachent, ils peuvent tous se retrouver d’un côté, et une déferlante peut faire renverser le navire.»

Enfin, c’est un microcosme que l’on découvre sur ce laker (un navire pouvant traverser les écluses du Saint-Laurent et des Grands Lacs), comme une métaphore bien implantée, une île humaine, au cœur de l’immensité déployée. «Si j’avais une conclusion à tirer de ça, lance Félix Dufour-Laperrière, c’est que le film met en scène non pas une relation au sacré, mais à une certaine transcendance, à l’immensité et au mystère du monde, et se décline selon plein de modalités différentes et dans une pluralité de façons de la vivre. Dans l’intuition qui est partagée d’une certaine transcendance, on peut fonder un humanisme, on peut penser que ça nous définit un peu comme personne, […] dans une condition partagée et un sentiment d’intuition qui est partagé», philosophe le matelot, observateur, rappelant que c’est quand la mer s’agite et que l’immensité s’ouvre devant soi, sans les habituels repères, que l’importance des gestes quotidiens se manifeste et qu’ils sont confirmés en ritualisation du réel, dans leur plus grande normalité.

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