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Cinéma

Entrevue Le bruit des arbres : Enraciner l’horizon

Pour entendre la rumeur du Bruit des arbres, rien de mieux qu’une discussion animée dans le tumulte du centre-ville avec trois artisans de ce premier film, qui prend racine presque simultanément au Québec et… en République tchèque!

Elle s’appelle Sarah Lévesque et a été une journaliste hyper active dans une autre vie, entre autres pour Nightlife et ICI, avant de plonger dans la scénarisation. Lui se nomme François Péloquin, ancien étudiant en sciences politiques qui s’est fait les dents à MusiquePlus, puis sur maintes pubs et réalisations télé, dont Bandeapart.tv. Mais c’est d’abord la Course Destination Monde qui l’a forgé en 1997, bien avant de coécrire et de tourner son premier long métrage, Le bruit des arbres. 1997, c’est d’ailleurs l’année de naissance du jeune comédien qui y tient le haut de l’affiche. Révélé par C’est pas moi, je le jure! de Philippe Falardeau, Antoine L’Écuyer n’a que 18 ans et déjà près de 10 films derrière la cravate. Les voilà tous les trois en mode retrouvailles, quelques jours avant de s’envoler pour leur première internationale, en compétition à Karlovy Vary, important festival qui célèbre cette année son 50e anniversaire.

Campé en Matanie, à la fin du Bas-Saint-Laurent et au début de la Gaspésie, Le bruit des arbres est «une chronique au sens le plus aigu du terme, aux dires du cinéaste. C’est un été fragmenté, où l’effet de causalité est plutôt flou d’une scène à l’autre.» Un parti pris formel, un beau risque avec plusieurs plans-séquences en guise de ballet forestier, pour méditer sur l’exploitation commerciale versus l’exploitation familiale. On y suit donc Régis (Roy Dupuis, toujours dans son élément, en forêt), un père monoparental qui désire transmettre le goût du bois à ses fils et leur léguer sa scierie, mais surtout Jérémie (L’Écuyer, «un acteur d’instinct», dixit Lévesque), dans un tout autre univers. «Il est plus du type gangsta rap et bling-bling, précise son interprète. Il croyait pimper des chars dans un garage tout l’été, mais il va déchanter.» Le départ de l’aîné le forcera à rester travailler à la maison. En toile de fond s’entrechoquent les traditions du père et le rap franglais percutant du fils, façon Dead Obies et autres Loud Lary Ajust.

Roy Dupuis et Antoine L'Écuyer / Crédit:  Fabrice Gaëtan
Roy Dupuis et Antoine L’Écuyer / Crédit: Fabrice Gaëtan

 

C’est le deuxième film, après La garde en 2014, où Antoine L’Écuyer a maille à partir avec son paternel. «Le parallèle existe, concède le comédien, mais il y a quand même une complicité avec Roy que je n’avais pas avec le personnage de Paul [Doucet, l’interprète du père dans La garde]. Et Jérémie est plus moqueur qu’en colère.» Sarah Lévesque avoue que cette parenté d’esprit les a chicotés. «Mais on est ailleurs, au fond. Régis est un père-mère, un personnage peu vu au cinéma, démuni face à son fils.» Son complice poursuit: «Il a peu de moyens de constater si ses valeurs ont été transmises, car tout ce qu’il voit, ce sont les actions erratiques d’un jeune qui a envie de s’amuser.»

L’adolescence devient aussi la métaphore d’un peuple plus ou moins mûr. «À notre avis, d’ajouter Péloquin, la culture québécoise est à un état d’adolescence, une période où on reconnaît mal d’où l’on vient. Oui, il y a un petit engouement pour le terroir, mais les gestes propres au Québec, les us et coutumes, ils sont encore vivants. Camper notre histoire en région nous permettait de parler d’un endroit d’où on ne se revendique pas.»

Crédit: Christian Mouzard
Crédit: Christian Mouzard

 

Après des apparitions remarquées dans Chorus et Corbo, on peut dire que 2015 sourit à L’Écuyer, qui affectionne les films d’auteur. «Je vais plus y rencontrer un personnage et avoir la liberté de le construire.» Le réalisateur ne cache pas non plus sa posture d’auteur: «Sarah et moi, on écrit toujours avec des préoccupations très définies. On ne veut pas uniquement être au service de l’histoire, mais plutôt faire vivre des moments plus complets aux spectateurs.»

En quête d’une réelle adéquation entre le fond et la forme, ils ont osé laisser tomber un premier scénario de 110 scènes pour 30 fragments qui ne se digèrent pas en une seule bouchée. «Au départ, on était de bons élèves, mais faire du cinéma, ce n’est pas être un bon élève, avance celle qui a déjà bouclé son second scénario, Les secrets, toujours à quatre mains avec Péloquin. C’est plutôt confirmer ton regard. Les films qui me touchent, ce sont ceux où je sens quelqu’un qui a trouvé son langage. Quand je vois un regard, c’est réussi.»

Voir un regard, c’est un peu comme goûter à la musique des arbres: une poésie impromptue, mais qui n’a pas de prix.

En salle le 3 juillet

 

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