Fantasia / Turbo Kid / The Blue Hour : Les grands écarts
Fantasia 2015

Fantasia / Turbo Kid / The Blue Hour : Les grands écarts

L’une des forces de Fantasia est de passer du coq à l’âne sans vergogne. Certains argueront que l’identité même du festival se dilue dans ces multiples propositions, alors que d’autres y verront l’expression d’une évidence : l’horreur est partout.

« Roadkill Superstar, c’est comme notre nom de band de death metal, on trouvait ça ben drôle ! », lance en entrevue le co-réalisateur de Turbo Kid, François Simard, dans son tee-shirt du film d’action Cobra avec Sylvester Stallone.

C’est drôle, car on aurait justement pu croire que des rock stars étaient de passage, jeudi soir, au Théâtre Hall Concordia, vu l’enthousiasme qu’ont démontré les festivaliers pour le Turbo Kid d’Anouk Whissell, François Simard et Yoann-Karl Whissell, le trio du collectif Roadkill Superstar (RKSS) dans lequel le personnage, tout droit sorti de l’univers des Mad Max, est prêt à tout pour protéger son amoureuse Apple, interprétée par Laurence Leboeuf.

La jeune actrice n’a d’ailleurs pas du être déçue de l’accueil des spectateurs, elle qui déclarait un peu plus tôt en entrevue « J’ai hâte de voir l’effervescence qu’il va y avoir ce soir ! Depuis le tournage, on me parle du Festival Fantasia! »

Rappelons que les billets pour les deux projections du festival s’étaient vendus en seulement quelques heures. « Turbo Kid a été notre Madonna cet été », a écrit Marc Lamothe, co-directeur du festival Fantasia, dans un statut public sur sa page Facebook, en réponse aux nombreux courriels qu’il a reçus de la part de spectateurs mécontents de ne pas avoir eu de places pour assister à cette première à Montréal, la ville d’origine du trio.

Les trois cinéastes n’ont jamais caché leur ambition de « prendre d’assaut le cinéma de genre québécois par les couilles ». Ce qui veut dire ? Ne pas faire de compromis, explique Yoann-Karl Whissell en riant. « On fait des films de pur genre que l’on veut voir nous-mêmes mais qui sont capables de rejoindre un public très vaste. » Plus tard ce jeudi, le réalisateur, qui se disait « nerveux » à l’heure du lunch, a versé sa petite larme, ému face à l’ovation des festivaliers.

Selon lui, Turbo Kid vient combler un manque au Québec. « Il y a un énorme public québécois qui mange aussi bien de l’horreur que de la science-fiction ou du film de superhéros. » Anouk Whissell a ensuite pris le micro affirmant espérer « paver » la voie à d’autres réalisateurs québécois de films de genre. Plus tôt en entrevue, elle affichait le même optimisme. Selon elle, l’engouement du public, le financement dont ils ont bénéficié et la sortie commerciale de Turbo Kid constituent des « ouvertures » pour le film de genre québécois.

Ok. Mais que vaut ce film que le trio décrit comme une oeuvre « apocalyptique, de BMX, de gore et d’amour » et qui plonge deux gamins naïfs dans un univers très années 80 ?

Il est un peu limité, mais audacieux. On s’explique.

Déjà, il faut savoir que Turbo Kid est un film pastiche, obéissant donc principalement à deux fonctions : l’hommage et l’humour. Ainsi, si l’imitation des styles de l’Américain John Carpenter (avec une bande son signée Le Matos aux accents carpenteriens) et de l’Australien George Miller (réalisateur des Mad Max) donne du coffre à ce qui n’aurait pu être qu’une série Z très commune avec effets gores à la pelle, elle affiche aussi rapidement ses limites, ne poursuivant aucune visée précise, autre que son existence même. En conséquence, le résultat, bien qu’amusant, se transforme vite en « musée du cool », pour reprendre les termes d’Apple, figé au stade de l’intention. La structure narrative en pâtit quelque peu. D’abord, on y constate une certaine dysharmonie : les différents éléments (les objets, la musique, les saynètes sanglantes) ont du mal à se diluer dans un ensemble homogène. Ensuite, la plupart des protagonistes souffrent d’être désincarnés : ils n’échappent jamais à leur fonction unique, c’est à dire représenter une idée, et rien d’autre (le cowboy, le superhéros, le méchant borgne, etc.) Pas de nuances, pas de surprises. L’univers est ultra codifié, référencé et passablement cadenassé.

Pourtant, de petits miracles viennent illuminer la diégèse du trio, notamment à chaque fois qu’Apple (et donc Leboeuf, décidément très douée) apparaît à l’écran. Avec un humour né du décalage entre le sérieux des situations présentées et la béatitude permanente du personnage, le trio parvient à transcender par petites touches d’incongruité les enjeux limités du pastiche pour finir par imposer son propre style outrancier, cocktail d’horrible et de beau – on pense au baiser échangé sous un parasol protégeant les amoureux d’un torrent de tripes et de sang (belle idée!) ou encore à la mise à mort d’une rivale à coup de nain de jardin et de corne … de licorne.

Cette hybridité, que les trois réalisateurs poussent jusqu’au baroque, insuffle peu à peu au film une rythmique neuve et nouvelle, qui en plus de ne jamais trahir l’esprit et le style des dix ans de courts métrages de RKSS (et ce n’était pas garanti), offre l’un des spectacles les plus audacieux, sincère et débridé des récentes productions québécoises.

Turbo Kid sera présenté à Fantasia une deuxième fois le vendredi 31 juillet à 23:55. Le film sort en salles le 14 août prochain.

Amours spectrales

Turbo Kid n’a que peu de rapport avec The Blue Hour du thaïlandais Anucha Boonyawatana si ce n’est, peut-être, la quête d’un jeune homme naïf pour s’affranchir à la fois de l’espace qui l’entoure et des méchants qui l’assaillent. En passant d’une grandiloquence comique et sanglante à la délicatesse d’un érotisme discret sur les bords d’une piscine que l’on dit hantée, Fantasia prouve une fois de plus que le cinéma de genre revêt mille facettes.

Cette romance entre garçons sous fond d’histoire de fantômes proposée par Boonyawatana se déroule dans un paysage en ruines et aux abords de l’eau, évoquant respectivement, et de façon symbolique, l’identité en pagaille des jeunes hommes (l’un d’entre eux doit notamment assumer son homosexualité) et le monde des sentiments (peu à peu, entre eux, se crée un lien qui va au-delà de l’exploration sexuelle). Point de geyser de sang dans ce film élégant et envoûtant mais une bande son, belle et entêtante, qui, mêlée à une atmosphère aussi languide que menaçante, suffit à instaurer le trouble. La mécanique bien huilée du récit, axée autour des premiers émois du jeune homosexuel, s’enraye ainsi bien vite : la mort rôde, comme les odeurs de cadavres. Les spectres peuvent jaillir de nulle part, d’une ombre ou de derrière le dos.

Ces incursions d’épouvante et éléments horrifiques ne se contentent pas seulement de faire basculer la relation des jeunes hommes dans le registre de l’étrange. Mieux, elles viennent traduire les angoisses du duo et expriment symboliquement la peur de l’autre, le refoulement d’une sexualité et l’oppression sociale et familiale qui pèsent sur les homosexuels en Thaïlande. À découvrir!

The Blue Hour sera présenté vendredi 24 juillet à 17h40 à la salle J.A de Sève.

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