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Cinéma

La tierra y la sombra : Pendant que les champs brûlent

Œuvre aussi vaste qu’intimiste, La Tierra y la Sombra convoque soigneusement en ses souterrains la canne à sucre et les racines colombiennes.

Un vieillard (Haimer Leal) s’avance dans la pénombre jusqu’à ce qui fut jadis son foyer. Un gamin (José Felipe Cárdenas) lui ouvre la porte. «Vous êtes mon grand-père», de préciser le petit. À l’intérieur, l’attendent par dépit son ancienne femme (Hilda Ruiz) et sa belle-fille (Marleyda Soto), forcées d’aller travailler dans les champs de canne à sucre, depuis que leur fils et mari (Edison Raigosa) se meurt d’une maladie respiratoire, sans doute causée par les feux plus ou moins contrôlés de l’industrie sucrière des alentours. Les retrouvailles familiales n’auront pas lieu sans heurts, mais étrangement, elles s’opèrent en silence et en douceur. Serait-ce la marque discrète de la fatalité?

Pour son premier film, épatant à maints égards, le jeune Colombien César Acevedo a imaginé un monde presque apocalyptique, où règnent la poussière et les cendres, les rancœurs familiales et les amours déçues, celles-là mêmes dont le nom «s’écrit avec des larmes». Et pourtant surgissent dans cette histoire plusieurs éclaircies, des élans de tendresse ravalée et une vibrante solidarité humaine et sociale, quoique réprimée.

En toile de fond, l’exploitation dans les champs est manifeste, et certains osent pousser les hauts cris dans leur habit de travail qui a tout de l’attirail guerrier – même la grand-mère proteste plus discrètement, mais tout aussi puissamment, en continuant d’habiter sa terre. Pour l’essentiel, Acevedo se concentre sur les enjeux d’un (ré)apprivoisement entre un patriarche déchu et son clan. Peu à peu, les liens se renouent au gré d’une course de cerf-volant ou d’une leçon de chants d’oiseaux, jusqu’à l’inévitable souper d’adieu.

Non seulement cet équilibre entre l’intime et le social est-il maintenu de bout en bout, mais il est aussi ancré dans un environnement aussi ravagé que miraculé. La maison familiale tient debout au milieu des champs brûlés, à l’ombre d’un arbre majestueux où il fait bon se reposer, en même temps que la marmaille nettoie consciencieusement les feuilles de leurs cendres et que l’hôpital le plus proche semble une destination exotique…

Acevedo et son directeur photo Mateo Guzmán proposent aussi en ce sens des cadrages très étudiés, qui évoquent tout à la fois l’enfermement du lieu, par ses portes et ses fenêtres sans horizons, et la grandeur de ce monde ouvrier qui vous avale, avec cette canne à sucre qui «coupe comme une lame» et les nuages de poussière qui menacent jusqu’au simple plaisir d’une crème glacée. Une attention toute particulière est accordée à la représentation de la maladie, esquissée plus que soulignée, comme en fait foi ce rêve libérateur où un cheval domine le vide de la maisonnée.

Mis au monde en mai dernier à la Semaine de la critique de Cannes, avant de remporter la fameuse Caméra d’or attribuée à la meilleure première œuvre du festival, toutes sections confondues, ce film d’ambiances et d’émotions n’aurait su prendre son envol sans la fine retenue de sa direction d’acteurs. Doux mariage d’actrices expérimentées, de nouvelles recrues et de véritables paysans, la distribution en impose par la vigueur de son jeu physique et intérieur. Au final, quand la caméra recule devant cette famille esseulée, prise au piège par un ciel assombri, on ne peut s’empêcher de penser qu’Acevedo a dessiné avec une rare éloquence une des seules issues qui subsiste en ce monde: la fraternité humaine.

En salle le 28 août

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