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Cinéma

Pawn Sacrifice : Guerre froide, coeur chaud

Ce n’est pas d’hier que la politique est histoire de rois et de pions, mais Pawn Sacrifice nous le rappelle avec brio, et maints élans de délires paranos.

Les regards du monde entier semblent être tournés vers le championnat du monde d’échecs, à l’été 1972. Entre deux parties, l’aspirant Bobby Fischer (Tobey Maguire), déjà le plus jeune champion des États-Unis, fouille et saccage sa chambre à la recherche d’un micro, d’une caméra, de la moindre trace d’un possible espionnage. Puis, on remonte dans le temps, en 1951 et 1959, dans le Brooklyn de son enfance, à l’orée de sa vocation fulgurante et de sa paranaoïa grandissante, avant que sur sa route se profilent un avocat patriotique (Michael Stuhlbarg), un prêtre doué pour l’échiquier (Peter Sarsgaard) et surtout un ennemi de taille en la personne du champion en titre, Boris Spassky (Liev Schreiber). Les États-Unis d’Amérique se frottent une fois de plus à l’Union soviétique, et aucun pion ne sera à négliger.

Outre Searching for Bobby Fischer, sorti en 1993, et qui ne faisait qu’effleurer le souvenir du célèbre joueur d’échecs, on s’étonne qu’aucun film n’ait osé s’attaquer avant aujourd’hui à la vie et à la carrière de ce fascinant personnage. Mort en 2008, après avoir terminé ses jours en exil en Hongrie, au Japon et surtout en Islande, là même où il allait disputer «le match du siècle» reconstitué ici, Fischer a connu après la gloire maints épisodes nébuleux, teintés de clandestinité, d’antisémitisme et d’un esprit conspirationniste, qui auraient mérité à eux seuls un film entier.

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Tobey Maguire incarne le champion Bobby Fischer / Crédit: Gail Katz Productions

 

Mais Pawn Sacrifice, mené adroitement par le vieux routier Edward Zwick (Glory, The Last Samurai, Blood Diamond) concentre plutôt son attention sur deux volets complémentaires, et soudés l’un à l’autre pour Fischer. C’est que ce jeu, en apparence si calme, pour ne pas dire diplomatique, prend vite des allures de croisade quand on en fait un enjeu de la Guerre froide. Non seulement s’agit-il d’une guerre de perceptions, aussi symbolique que patriotique, mais elle se déroule non pas à l’insu de Fischer, mais avec sa conscience aigüe, voire autistique (tous les biographes ne s’entendent pas sur la chose), du fait politique. Ce n’est pas pour rien que le secrétaire d’État Henry Kissinger téléphone à Fischer pour le convaincre de retourner au jeu: certains prétendent sérieusement que la Troisième Guerre mondiale nous guette à la moindre chute d’un roi!

Ainsi, même si vous n’êtes pas un connaisseur, le film insuffle au jeu d’échecs une réelle tension, renforcée par les visions incessantes de Fischer quand il analyse un mauvais coup jusqu’à l’épuisement. Après tout, dès le premier tour, on parle de millions de possibilités! De la même façon, le héros est obsédé par tout bruit qui pourrait altérer ses stratégies; l’environnement sonore vient donc décupler ces possibles distractions, comme une toile d’araignée qui se tisserait dans son cerveau, à l’aube d’un combat. L’intensité de la joute, et ce qu’elle sous-tend politiquement, est telle qu’on pardonne le narcissisme et la mégalomanie du joueur. Comme le fait remarquer le Père Lombardy, Fischer est plus effrayé à l’idée de gagner que de perdre…

Thriller psychologique, Pawn Sacrifice peut compter sur des traits d’humour bien sentis, comme ces segments libérateurs où le rival Passky se voit frapper à son tour de paranoïa. Comme il fut tourné en partie au Québec, les cinéphiles d’ici y trouveront aussi de quoi sourire en reconnaissant les lieux de tournage ou des acteurs familiers (Evelyne Brochu, Sophie Nélisse, Igor Ovadis). Si Maguire apparaît d’abord un peu maniéré, puis d’une concentration et d’une précision redoutables, les personnages périphériques (Stuhlbarg, Sarsgaard et Shreiber) sont aussi investis qu’impeccables. D’une facture très classique, l’ensemble tire son unité d’un rythme soutenu et d’une utilisation harmonieuse de la musique et des images d’archives, qui font plus souvent qu’autrement de l’époque le cœur du film. Comme quoi une Guerre froide peut soulever les passions!

 

En salle le 25 septembre

 

 

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