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Cinéma

Guy Édoin / Ville-Marie : Montréal la nuit

La nouvelle offrande de Guy Édoin croise les destins de quatre personnages dans le Montréal nocturne. En plus d’une esthétique soignée, Ville-Marie s’amuse avec le principe du cinéma dans le cinéma avec un mémorable duo d’actrices: Monica Bellucci et Pascale Bussières. Entrevue avec le réalisateur.

Il a tourné en territoire rural dans le marquant Marécages. Voici maintenant Guy Édoin plantant sa caméra à la ville, dans un Montréal chaotique et déglingué qu’il filme avec tendresse comme avec un soupçon d’exaspération. Pour lier les territoires, il y a toujours Marie (Pascale Bussières), personnage de femme blessée rencontrée dans le premier film et auquel Édoin veut offrir une forme de rédemption, montrant un pan plus lumineux de son parcours. On la retrouve infirmière dans un hôpital surchargé, prenant soin de son monde malgré l’épuisement et tentant de renouer avec son fils quand les longs quarts de travail lui offrent un peu de répit.

«J’habite Montréal depuis 17 ans, dit le cinéaste. J’ai pensé que maintenant j’avais la légitimité de la filmer, de la dévoiler, de la sublimer. Je pense que je suis aussi en réaction contre le fait que notre cinéma, ces dernières années, est redevenu un cinéma de terroir, ancré dans la région profonde. J’y ai contribué avec joie, mais Montréal est une ville de cinéma qu’on a un peu délaissée après l’avoir beaucoup filmée dans les années 1990, et je ne vois pas pourquoi. Je voulais faire un film dans lequel Montréal est une sorte de mère patrie, une sorte de phare, aussi imparfaite soit cette ville.»

Édoin aime sa ville, mais il la déteste aussi parfois: déstructurée, chaotique, elle peut être difficile à vivre. Le film la montre emballée de noirceur nocturne et la déploie sous toutes ses coutures, par de magnifiques plans des édifices enluminés du centre-ville comme par des images bougées de ses rues cahoteuses, lesquelles donnent du fil à retordre aux ambulanciers incarnés par Patrick Hivon et Louis Champagne. C’est dans cette ville si américaine que débarque la très européenne Sophie (sublime Monica Bellucci), actrice venue tourner un film dans le Vieux-Montréal, mais surtout mère venue tenter une réconciliation avec son fils (Aliocha Schneider).

Monica Bellucci dans Ville-Marie / Crédit: Max Films
Monica Bellucci dans Ville-Marie / Crédit: Max Films

 

Dans l’univers Édoin, la maternité n’est pas chose simple. Le film croise les vies de Marie et Sophie pour tisser doucement une réflexion sur des relations mère-fils complexes, aux conflits quasi insolubles. «C’est vrai, dit le réalisateur, que j’explorais déjà dans Marécages le thème de la difficulté d’être parent. Or ce thème ne m’est pas si naturel, il s’est en quelque sorte imposé contre mon gré, à cause du personnage de Marie. Mais j’ai voulu cette fois créer un peu de lumière. J’avais la volonté de terminer ces histoires de parentalité dans la beauté.»

Pour Sophie, la rédemption passe aussi par le tournage d’un film racontant des épisodes douloureux de sa propre vie. C’est ainsi une œuvre tissée de mises en abyme, le film dans le film servant de révélateur et de catalyseur. Le procédé est très almadovarien (on pense à Todo sobre mi madreLos abrazos rotos et La mala educacion), mais Guy Édoin dit vouloir plutôt s’inscrire dans une filiation de films américains des années 1950, aux personnages féminins forts, tournés dans des intérieurs bourgeois. Il a d’ailleurs fallu construire un sublime décor avec un mince budget: le réalisateur en est particulièrement fier.

«J’avais un désir que ce film propose une réflexion sur le cinéma, sous forme d’hommage ou de pastiche, évoquant même un peu Hitchcock. Sophie se cache derrière une machine cinématographique imposante, mais elle y trouve réconfort.»

Pas le choix, dans une époque de narcissisme affiché et d’individu-média, de voir aussi dans ce personnage une occasion de réfléchir aux enjeux d’autoreprésentation et de mise en scène constante de soi. L’actrice, constamment dans la représentation, semble avoir fusionné avec ses rôles et avec une image factice d’elle-même, laquelle l’aide à traverser le présent. «Il faut dire que Monica Bellucci apporte très naturellement ce glam et cette manière de se mettre en scène. C’était payant pour moi de travailler cette idée de se cacher derrière un rôle – Sophie ne sait plus, jusqu’à une certaine limite, qui elle est. L’enjeu dramatique est qu’elle doit cesser d’être une actrice pour redevenir une mère pour son fils.»

Quand Marie et Sophie se rencontreront pour une discussion à bâtons rompus sur un banc de parc, pourtant, les masques tomberont. Deux mères qui se parlent sans filtre: une magnifique scène de cinéma portée par des actrices d’exception.

 

En salle le 9 octobre

 

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