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Cinéma

Victoria : Le diable valse pour la forme

Thriller allemand qui crée l’événement un peu partout où il passe, parce que non-conventionnel, Victoria affiche très souvent les moyens de ses ambitions, mais pas toujours le souffle. Ou même son ivresse.

La nuit n’en finit plus de finir dans un bar branché de Berlin, où la musique techno et les stroboscopes rythment les corps jusqu’à plus soif. De passage dans la ville pour quelques mois, Victoria (Laia Costa, d’un investissement total) regrette à peine Madrid et le Conservatoire de musique. Sur sa route festive, la voilà qui croise quatre jeunes hommes frondeurs, dont Sonne (Frederick Lau, charismatique), qui lui fait de l’œil sans gêne. Puis, la nuit s’égrène doucement, au gré d’une bière de courtoisie au dépanneur du coin, d’une discussion à bâtons rompus sur un toit et d’un chocolat chaud qui, malheureusement, restera froid. C’est qu’entre une rencontre fortuite et l’univers du crime, il semble ici n’y avoir qu’un pas. Après quoi, c’est la dégringolade…

Récipiendiaire cette année de l’Ours d’argent de la meilleure contribution artistique, à la 65e Berlinale, Victoria a le mérite assez inusité de n’être qu’un long plan-séquence de 140 minutes! Une seule prise, donc, en une vingtaine de lieux, juste avant que le soleil ne se lève sur une cité qui ne semble (presque) jamais dormir. L’exploit du réalisateur Sebastian Schipper mérite assurément d’être salué – Podz vient d’ailleurs chez nous de tenter l’aventure avec son King Dave, à suivre en 2016. Le tournage devient du coup une orchestration préalable de tous les instants, sans réel filet de sécurité, sinon celui de tout recommencer. Paradoxalement, les comédiens avaient tout le loisir d’improviser bon nombre de leurs répliques, de s’avancer ainsi sur le fil du rasoir et de se laisser porter par les grandes lignes du scénario. Et par le spleen, puis l’urgence de la nuit, pendant que la caméra respire ou s’affole, de concert avec ses sujets.

Le danger que l’entreprise puisse s’avérer caduque est toutefois bien réel, puisque un spectateur ignorant toute l’audace de la démarche pourrait n’y voir qu’un drame sur une jeunesse désoeuvrée, comme il s’en fait des tas. Car la forme n’est pas tout, et même si Schipper et son équipe ont accouché d’une œuvre qui bouscule tout à la fois son public et les conventions, l’ennui nous guette parfois à l’horizon. Parfois annoncé comme un suspense enlevant, Victoria prend une heure complète à nous présenter timidement ses personnages avant de dérober le tapis sous leurs pieds. Juste avant que tout bascule, dans une très belle scène, la jeune Madrilène venait pourtant enfin de s’ouvrir quelque peu à nous, en offrant au piano, au prétendant Sonne, une Mephisto-Valse de Liszt. Et jusqu’à la toute fin, on se demandera ce qui l’a poussée à s’entêter dans la criminalité, cette nuit-là. Entendre ici : que diable allait-elle faire dans cette galère? La faute à l’ennui, chez elle aussi? Par peur du défi, l’embrasse-t-elle en se fermant les yeux? Allez savoir.

Mais Victoria sait récompenser les plus patients d’entre nous, et la deuxième partie fort nerveuse du film – pour ne pas dire névralgique – fait montre d’une vigueur et d’un aplomb rares pour de jeunes artistes et interprètes, d’autant plus confrontés au vertige d’un imposant pari technique. La musique de l’euphorie enterre pour un temps la trame sonore du bar des débuts, quand l’envie nous prend d’y revenir au petit matin, puis un bébé inconnu atterrit au cœur d’une scène électrisante, en fin de parcours. Quelques fulgurances comme celles-là suffisent à racheter les errements ou inconséquences de l’ensemble. Et dans les ruelles de Berlin, Mephisto valse et tangue furieusement avec le fond et la forme.

 

En salle le 30 octobre

 

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