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Anomalisa / La solitude des figurines
Cinéma

Anomalisa / La solitude des figurines

Film en stop-motion et en figurines 3D du scénariste d’Eternal sunshine of the spotless mind et Adaptation, Anomalisa distille une poésie et un surréalisme malades, gonflés au dégoût d’une époque qui uniformise et isole.

Anomalisa, contraction entre le prénom Lisa et le mot « anomalie », est le surnom que susurre Michael Stone à son coup de foudre d’un soir, rencontré alors qu’il est en déplacement pour affaires dans un morne hôtel de Cincinnati. Bien vite, la réalité gangrène le romantisme apparent de l’affaire: Stone ressemble à tous les hommes du cinéma du réalisateur Charlie Kaufman – torturé, dépressif, cynique.

Dans Anomalisa, nommé aux Oscars et qui n’a pu voir le jour que grâce à une campagne de sociofinancement sur Kickstarter, le recours au stop motion (technique d’animation image par image) et à des figurines imprimées en 3D par le studio américain Starburns Industries sert à 100% la critique sociale de Kaufman sur l’uniformisation des êtres, devenus produits ou objets, dans le monde consumériste et capitaliste contemporain. Une idée que viennent par ailleurs renforcer les lieux visités : l’hôtel, l’aéroport, le sex-shop.

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Ainsi, certaines marques et démarcations, habituellement retirées des figurines par les cinéastes, et qui ici défigurent comme autant de cicatrices les visages des personnages en 3D, expriment métaphoriquement la souffrance des humains tandis que les voix identiques (Tom Noonan double tous les protagonistes à l’exception de Lisa et Michael, respectivement interprétés par Jennifer Jason Leigh et David Thewlis) font écho à l’uniformisation de la pensée. Quant aux défauts et autres particularités de chacune des figurines, elles servent une belle idée : personne n’est responsable de son allure ni de ses traits, il faut donc composer avec.

Quand Michael rencontre Lisa, la voix de la jeune femme sonne différemment : il en tombe sous le charme. L’une des plus belles séquences du film (en plus d’une scène de sexe visuellement pudique et très réussie) se rapporte aussi à son timbre singulier : Lisa chantonne Girls just wanna have fun de Cindy Lauper, laissant entrevoir l’espoir et la lumière en chanson. N’oublions pas : nous sommes chez Kaufman, les réjouissances ne seront donc que de courte durée. Comme dans Eternal Sunshine of the spotless mind de Michel Gondry, dont il avait signé le scénario, le couple ne sauve jamais le personnage du gouffre de la solitude (de la sienne, surtout), au contraire : il semble l’y précipiter. Dans une scène, Michael, se croyant traqué et menacé, entraîne Lisa dans les couloirs de l’hôtel : on croirait presque revoir Joel et Clémentine, les amants malheureux d’Eternal Sunshine, qui tentaient d’échapper à la destruction de leur passé et souvenirs communs.

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Finalement, qu’il soit scénariste (Adaptation de Spike Jonze), metteur en scène de théâtre (Synecdoche, New-York, premier essai de Kaufman) ou bien auteur de livre à succès comme ici, l’homme kaufmanien est immuablement angoissé, victime de sa propre psyché torturée, incapable d’aimer ni de donner. En pleine crise et quête existentielles, il ne cesse de s’enfoncer sous des couches de vide. Encore une fois, le sujet préféré de Kaufman, soit ces liens impossibles que l’on tisse avec autrui, est traité avec une grande âpreté. La douce voix féminine, bien rapidement, disparaît, son absence entraînant tout le monde vers une conclusion d’une noirceur totalitaire : on n’échappe pas à soi-même.

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