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Cinéma

Embrace of the serpent : Sur les rives du rêve

Plongée mystique au cœur de la forêt et des rives amazoniennes, El abrazo de la serpiente multiplie les points de vue jusqu’à envoûter puis étourdir le spectateur.

Sélection colombienne dans la plus récente course à l’Oscar du meilleur film étranger, cette troisième réalisation de Circo Guerra ne manque ni d’ambition ni de savoir-faire. S’inspirant des journaux de voyage de l’ethnologue allemand Theodor Koch-Grünberg (Jan Bijvoet) et du botaniste américain Richard Evans Schultes (Brionne Davis), la trame du récit entrecroise leurs explorations respectives en Amazonie, dans les années 1900 puis 1940, en quête d’une même plante rare, la yakruna. Sur leur route parsemée d’embûches – la nature est parfois aussi suspicieuse que l’humain –, se dresse le même chaman esseulé, à deux âges, un certain Karamakate (les charismatiques Niblio Torres et Antonio Bolivar).

Crédit: Andres Barrientos
Crédit: Andres Barrientos

Pensé dans un noir et blanc qui magnifie les forces vives de la nature, du tumulte des flots jusqu’au sommet d’un volcan, ce film unique en son genre emprunte aux codes des contes et légendes tout autant qu’aux récits naturalistes d’aventuriers méconnus. D’une part, il y a ces « hommes blancs » pétris de bonnes intentions, venus dans la jungle pour apprendre et transmettre ensuite leur savoir, mais dont les réflexes colonialistes ne sont jamais bien loin. D’autre part, dans l’ombre se profilent des communautés indigènes plus ou moins clairsemées, dont les traditions nous parviennent au compte-gouttes.

Le choc entre ces deux mondes donne lieu à des scènes fascinantes à maints égards, s’attardant au caractère sacré des plantes et à la spiritualité inhérente à la vie environnante, qu’elle se traduise dans les yeux du jaguar ou dans ce remède hallucinogène qu’on peut tirer de la fameuse yakruna. Tantôt Koch-Grünberg est-il accueilli tel un Roi mage, tantôt les chants se font joliment rédempteurs autour d’un feu. Les langues et dialectes se superposent dans une intrigante tour de Babel, mais les dialogues explicatifs et les nombreux enjeux donnent parfois le tournis. On passe vite fait sur l’accueil au fusil d’un missionnaire intransigeant ou même sur la guerre qui fait rage autour du caoutchouc – produit à partir du latex de l’hévéa, espèce d’arbres de l’Amazonie, rappelons-le.

Crédit: Liliana Merizalde
Crédit: Liliana Merizalde

Néanmoins, le film captive par endroits grâce à des boucles symboliques. La rivière et le serpent se fondent en une seule et même entité, entre autres grâce à de magnifiques plans à vol d’oiseau. Les rêves vagabonds survivent à l’épreuve du temps pour mieux s’inscrire dans la pierre. Et une musique insondable, tissée de chants anciens ou de cris non identifiés, scelle l’envoûtement des scènes les plus fortes. Si cette étreinte amazonienne a une qualité à retenir entre toutes, c’est bien ce sentiment puissant qu’il provoque en nous de vouloir nous muer à notre tour en ethnologue, trop ignorants que nous sommes de la race des Hommes.

En salle le 11 mars

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