La démolition familiale : Voitures embouties et familles unies
Cinéma

La démolition familiale : Voitures embouties et familles unies

Bang! Des voitures s’emboutissent, la foule applaudit, la famille se soude. Avec une approche intimiste de cinéma direct et se refusant à toute sociologie de pacotille, le réalisateur Patrick Damien offre un excellent premier film québécois sur les derbys de démolition, très populaires dans son village natal d’Armagh, dans Bellechasse.

Pour un natif d’Armagh comme Patrick Damien, le derby de démolition est un divertissement récurrent, une chose bien naturelle, qui fait intrinsèquement partie du paysage. L’auteur de ces lignes, né juste à côté à Saint-Raphaël de Bellechasse,  se rappelle aussi de quelques journées de pré-adolescence à observer les voitures se fracasser au Festival de la truite de Saint-Philémon, sur fond de musique vaguement country. Bellechasse est le haut lieu du derby de démolition au Québec mais ce divertissement motorisé et boucaneux demeure méconnu dans le reste de la province, et sûrement regardé un peu de haut. En pointant sa caméra pendant de nombreuses années sur une attachante famille qui se passionne pour la ferraille et les émotions fortes vécues dans l’arène, Patrick Damien offre un regard approfondi mais jamais sentencieux sur une sous-culture étonnante, qui unit les Bellechassois de génération en génération. Mélange de scènes cahoteuses (tournées dans le feu de l’action avec caméras GoPro) et de regards intimistes sur les protagonistes, La démolition familiale cherche à comprendre le phénomène de l’intérieur.

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Le film jouit en premier lieu de la complicité du réalisateur avec ses sujets : Damien filme ici des amis et des connaissances de longue date, des gens dont il connaît l’âme et l’esprit, dont il est apte à rendre la passion et l’authenticité. Le temps qu’il s’est accordé pour tourner auprès d’eux ce film qui ne précipite rien est aussi garant d’une œuvre fouillée et d’un regard patient, qui ne permet jamais de tirer des conclusions hâtives et bâclées au sujet d’un loisir à quelques égards contestable. Bénéficiant d’images d’archives qu’il a tournées aux balbutiements de son intérêt pour le cinéma, le film prend de la distance et documente certes un phénomène mais aussi la vie familiale avec ses hauts et ses bas. Entre David et Marika, une relation père-fille pas toujours constante mais toujours belle. Chez le jeune Christopher et sa mère Maryse,  les cicatrices d’un deuil qui se referment doucement. Autour d’eux, il y a Martial et Stéphane, des  frères et des amis unis par ce passé parfois douloureux mais surtout par l’amour de la mécanique et des moteurs vrombissants.

Marika Godbout et son père David, champion local / Eye Steel Films
Marika Godbout et son père David, champion local / Eye Steel Films

Ce que ce film raconte, c’est la passion et le travail ardu, qui entraînent dans leurs sillons de l’amitié, de la solidarité et de la compassion, même chez des hommes qu’on pourrait imaginer bourrus et brutaux à cause de la nature percutante de leur sport. Univers machiste? Que nenni. Les femmes sont de plus en plus de la partie, comme en témoignent les performances de la jeune Marika dans l’arène ou le support moral inconditionnel de Maryse, qui a jadis accompagné son homme de festival en festival et qui, aujourd’hui, encourage son fils à se dépasser sur le bitume à défaut de ramener à la maison des bulletins scolaires glorieux.

Voilà qui fait de La démolition familiale une œuvre grand public, portée par une narration classique faite de quête de dépassement de soi, de petits drames humains et de personnages singuliers. Les passionnés de mécanique, qu’ils se rassurent, trouveront aussi leur compte dans ce film qui sait poser un œil attentif aux carcasses éventrées comme à la lente préparation des voitures usagées, avant que le coup fatal ne leur soit asséné dans le brouhaha de la compétition.

La voiture de Marika emboutie par un compétiteur au Festival de la galette de St-Lazare / Eye Steel Films
La voiture de Marika emboutie par un compétiteur au Festival de la galette de St-Lazare / Eye Steel Films

C’est finalement un film ancré dans un territoire rural peu ou pas filmé, qui n’occupe guère de place dans notre imaginaire collectif alors qu’il a sa culture bien à lui. Jamais Armagh ne fut filmé avec autant de panache et jamais le très gros derby de Saint-Raphaël, au festival des Barres à Jack, n’a été aussi sublimé, par une caméra qui prend de l’altitude autant qu’elle sait se rapprocher de l’action. Patrick Damien est un amoureux de sa région natale et son œil sait en rendre la singularité : on peut compter sur lui pour continuer à lui donner une existence cinématographique et à en faire rayonner la culture. Il y a de la « démol » dans Bellechasse, plus personne ne l’ignorera, mais il y a aussi un attachement profond au conte et à la musique traditionnelle : une culture locale dont Damien a aussi témoigné par l’entremise d’une excellente série documentaire produite par La Fabrique culturelle, Passeurs du conte.

Le réalisateur Patrick Damien / Eye Steel Films
Le réalisateur Patrick Damien / Eye Steel Films

Evidemment, optant pour le récit intimiste plutôt que pour le regard analytique et la distance critique, La démolition familiale ne donne pas la parole aux nombreux détracteurs des derbys de démolition et n’ancre pas son propos dans une mise en perspective historique ou sociologique – laquelle aurait assurément été très intéressante. Mais ne le reprochons pas à Patrick Damien, dont ce n’était pas le projet. Disons plutôt qu’il reste encore un film à faire sur la démolition, multiperspectiviste celui-là. Car le sujet est abondant.

PRÉSENTEMENT en salle À LÉVIS (Cinéma des chutes de St-Nicolas) et Au CINÉMA le CLAP (Québec)

À Montréal dès le 1er avril à la cinémathèque

Également au Cinéma Lido (Lévis) dès le 1er avril