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Cinéma

Made in France et La désintégration : Les uns contre les autres

Chez nos cousins français, le phénomène de la radicalisation soulève de vifs débats, mais semble un vrai guêpier dès qu’on s’y penche au cinéma. L’océan Atlantique nous fournirait-il le recul nécessaire pour mieux sonder l’épineux mystère?

En un mois seulement, parviennent jusqu’à nous deux films français peu ou pas vus du tout là-bas. Tourné en 2014, Made in France, de Nicolas Boukhrief, dont sur l’affiche amalgamait un fusil d’assaut à la sacro-sainte tour Eiffel, ne sera jamais diffusé sur grand écran dans l’Hexagone, Internet prenant le relais des salles. Pour la petite histoire, rappelons que ce thriller devait sortir le 18 novembre dernier, cinq jours à peine après les attentats que l’on sait. Présenté en première mondiale à la Mostra de Venise, en 2011, La désintégration, de Philippe Faucon (Fatima, récent César du meilleur film), avait pris sans le vouloir des allures de boule de cristal. Cinquante mille entrées plus tard, le drame social avait été vite oublié; la Cinémathèque québécoise l’a accueilli une semaine à la mi-mars. Deux semaines après de nouveaux attentats à Bruxelles, ces deux films s’avèrent éloquents et invitent à creuser la question.

Une scène de La désintégration
Une scène de La désintégration

De l’intérieur

Pour son sixième long métrage, Boukhrief prend le pari classique de l’infiltration, alors qu’il campe son «héros» de culture musulmane, Sam (Malik Zidi), un journaliste vite dépassé par les événements, au cœur d’une cellule djihadiste naissante, dans la banlieue parisienne. Son rôle d’observateur bascule en celui d’un acteur impuissant d’une tragédie qui couve, mené à la baguette par Hassan (le talentueux Dimitri Storoge, vu chez nous dans Dédé, à travers les brumes et Nuit #1), un leader agressif qui aurait été formé au Pakistan pour cette «guerre sainte» qu’est le djihad. Pour ce faire, Hassan en appelle à la taqîya, cet «art de la dissimulation» de la foi, qui ne confond pas pour autant islamisme et intégrisme. Sauf qu’ici, l’homme l’utilise à ses fins, vils conseils à l’appui: rasez-vous la barbe, disparaissez dans la masse et cuisinez les bombes à l’ombre. Direction, les Champs-Élysées…

Made in France / VVS Films
Made in France / VVS Films

Chez Faucon, la descente aux enfers est moins spectaculaire, et d’autant plus pernicieuse. L’endoctrinement y est exposé de manière plus méthodique, dans une banlieue de Lille où l’horizon a le profil bas, entre autres pour Ali (Rashid Debbouze), qui peine à trouver un emploi. Si l’imam entend la colère qui gronde parmi les jeunes devant les ruines de Gaza, un aîné qui se la joue grand seigneur, Djamel (Yassine Azzouz), en profite pour attiser le feu de cette même colère. La loi du talion prend alors le pas sur toutes les autres et les «soldats de Dieu» prennent le visage d’une jeunesse désœuvrée. Encore une fois, aux esprits les plus malléables, le djihad apparaît tel «le plus haut sommet de l’Islam». Entre champs de tir dans la forêt et prêches nouveau genre, une autre cible majeure se dessine, puisque nulle vie n’est «plus importante que Dieu»: le siège de l’OTAN, à Bruxelles.

De l’intime

Si les terroristes en devenir de Made in France semblent parfois dénués de tout jugement – il faut «avancer et surtout jamais réfléchir», dira l’un d’eux –, c’est aussi parce que la désensibilisation est souvent le propre des embrigadés. «J’en ai rien à foutre de rien, à part Dieu», de souffler l’un des jeunes de La désintégration. Si Hassan s’emporte contre la propagande américaine, incarnée par nul autre que le Tony Montana de Scarface, la sienne n’en est pas moins d’une malhonnêteté crasse. Il s’agit pour lui d’identifier la brèche des pensées les plus intimes où déposer la mèche de la révolte, pour renouveler même jusqu’à l’identité. Rebaptisé Youssef, Christophe (François Civil) dénonce avec rage le sort de «nos enfants» en Palestine. «Nos enfants? T’es Breton!», lui réplique-t-on. La spirale de la violence s’enracine au cœur de l’homme, pour peu qu’on alimente ses nouvelles convictions.

Made in France / VVS Films
Made in France / VVS Films

Le respect et le partage demeurent les valeurs fondamentales de l’Islam, et Faucon prend soin de le préciser d’entrée de jeu par la bouche de l’entourage d’Ali, sa mère au premier chef. La complexité du portrait d’ensemble se nourrit de ces frictions familiales qui surgissent face à l’endoctrinement d’un jeune brillant, soudainement enragé de voir s’envoler une centaine de CV. «Avec ton nom de famille, tu t’fais pas trop d’illusions, j’espère», insinue Djamel. Dès lors que les insultes s’immiscent de l’intérieur, cette impression vive de n’être qu’un «sale Arabe» ou un «citoyen de seconde zone» ne s’estompera jamais vraiment. À qui la faute? Et qu’en est-il des événements de radicalisation qu’a connus le Canada au collège de Maisonneuve, à Saint-Jean-sur-Richelieu, à Ottawa? On ne saurait lever le nez sur cet outil de plus qu’est le cinéma pour pousser plus loin la réflexion.

Made in France (en salle le 15 avril)

La désintégration (disponible en VSD)

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