King Dave : Parole reine
Cinéma

King Dave : Parole reine

Au théâtre, King Dave a été un succès-surprise en 2005 à cause de sa langue crue et son rythme fou. Au cinéma 11 ans plus tard, c’est un plan-séquence vertigineux réalisé par Podz et mettant toujours en vedette l’auteur et acteur Alexandre Goyette. Un aboutissement.

Dave, c’est le voisin qui prend le mauvais chemin, l’ami qui prend une dérape, le cousin qu’on observe dériver sans trop comprendre comment il s’est autant mis les pieds dans les plats. Un jeune adulte au fond bien vulnérable, qui cache sa sensibilité derrière un tempérament agressif et qui se trouvera propulsé sans trop le vouloir dans un engrenage de violence urbaine et de criminalité. Dave, c’est le personnage qu’a inventé Alexandre Goyette il y a maintenant 13 ans, âgé de 25 ans, mais s’inspirant de son adolescence et de celle des autres ados compulsifs qui l’entouraient jadis. «Je puisais directement en moi», nous confiait-il en 2013 au moment de reprendre le spectacle pour une nouvelle tournée québécoise. «Ce texte-là est né d’une impulsion, d’un désir très fort de raconter la violence urbaine et de donner une théâtralité à la langue adolescente de Dave. C’est un bon gars qui se retrouve pris dans une criminalité qui le dépasse. Ça aurait pu m’arriver pendant mon adolescence, même si ce n’est pas une autofiction. Et je pense que beaucoup de gars demeurent dans cet état jusqu’à l’âge adulte.»

Onde de choc sur la petite scène du Prospero, puis lauréat des Masques du texte original et de l’interprétation masculine en 2005, King Dave a été vu dans presque toutes les régions du Québec pendant cinq années consécutives. Un succès de tournée plutôt rare dans notre écosystème théâtral hypercentralisé à Montréal et Québec.

«Je porte ce personnage avec moi depuis bientôt 15 ans et je le trouve encore aussi éloquent: il m’a permis d’inventer un récit très efficace. Je ne dis pas ça par vantardise, parce que j’ai été le premier surpris du succès de la pièce, mais je suis obligé de constater que King Dave vieillit bien, que ça reste une foutue bonne histoire, un récit bien campé, efficace, qui marche. C’est l’histoire d’un gars qui perd pied, qui s’enfonce dans une situation inextricable même s’il avait pourtant de bonnes bases dans la vie; l’histoire d’un gars qui prend le mauvais chemin comme le font tant de gens; l’histoire d’un gars qui ne sait pas comment devenir adulte comme tant de jeunes hommes. Pour toutes ces raisons, c’est un récit qui continue de résonner.»

Photo: Yan Turcotte
Photo: Yan Turcotte

Entre deux chaises

Quand Podz l’a approché pour en faire un film, Goyette a saisi l’occasion de faire écho aux commentaires de nombreux spectateurs qui voyaient dans sa pièce quelque chose d’éminemment «cinématographique». C’était dû au rythme, aux ellipses dont le monologue était façonné, à l’impression de montage cinématographique qui se dégageait à mesure que Goyette évoquait un personnage secondaire ou un souvenir, un déplacement fugace d’un lieu à l’autre, un dialogue hyperréaliste dans une langue particulièrement vernaculaire.

Mais le film, pourtant, cultive une forte théâtralité, conservant du monologue initial sa forte adresse au public. Dans son plan-séquence de 91 minutes réalisé sur un trajet de 9 kilomètres dans plus de 20 lieux de tournage, le réalisateur a souvent choisi de faire parler son personnage directement à la caméra, le film jonglant constamment avec deux registres de jeu. «C’est une forme déroutante qu’on ne voit pas très souvent au cinéma, pense Goyette, mais nous l’assumons pleinement parce que, pour nous, il n’y avait pas d’autre moyen d’y arriver. C’est Podz qui a insisté; il a voulu honorer la parole de Dave, qui a un rythme particulier et qu’il a eu envie d’accompagner par une caméra fluide et rythmée. Mais c’est vrai que ça m’a demandé un niveau de jeu très particulier. On n’est pas au théâtre, pas à la télé, ni au cinéma, mais quelque part entre les deux, le cul entre deux chaises, mais contents d’être dans ce vertige. Il a fallu que je me réinvente comme acteur.»

Émotif, le comédien choisit des mots forts pour parler de son aventure devant la caméra en temps réel. Il y eut cinq jours de tournage, cinq prises (la cinquième fut d’ailleurs la bonne), et un sentiment de faire quelque chose de complètement neuf et grisant. «Une expérience incroyable et unique», répétera-t-il quelques fois pendant l’entrevue. «C’est un plan-séquence et, bien qu’il arrive après Birdman, d’Iñárritu, il est issu d’une pièce de théâtre et en conserve de fortes traces tout en embrassant le cinéma fortement. J’ai l’impression qu’on a inventé quelque chose. Je sais que ce film ne laissera personne indifférent, et c’est ce qui m’importe le plus.»

Photo: Yan Turcotte
Photo: Yan Turcotte

Un ballet technique

Techniquement, en effet, le projet était démesuré. King Dave, c’est un parcours dans la ville, un ballet technique réalisé en grande partie dans des lieux extérieurs, en plein tissu urbain, mais aussi dans des décors qui bougent et se refaçonnent entre deux mouvements de caméra. «Par exemple, le premier plan est dans une maison, une vraie, puis Dave sort et on le revoit vite dans son appartement, qui est en fait un décor construit dans la cour de cette maison, puis Dave sort dans la rue, entre dans des vrais bars, mais aussi dans des décors construits un peu partout dans le parcours, qui sont parfois modifiés et remodelés par des techniciens. C’était toute une logistique!»

King Dave avait été écrit d’une seule coulée, sans trop réfléchir, dans le pur instinct. Le film aura nécessité un tout autre traitement, mais, dans le caractère à la fois hachuré et fluide du plan-séquence, il garde son souffle initial. Le comédien est fier du résultat. «Serein, dit-il, et excité de partager le film avec un vaste public.»

En ouverture du festival Fantasia le 14 juillet au Théâtre Hall de l’Université Concordia.
En salle le 15 juillet partout au Québec.

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