Feuilles mortes: l'art du western québécois
Cinéma

Feuilles mortes: l’art du western québécois

Le cinéma de genre n’est pas l’affaire des Québécois, dit-on. C’est de moins en moins vrai. Après le succès de Turbo Kid l’an dernier, le festival Fantasia mise entre autres cet été sur Feuilles mortes, un western post-apocalyptique rural tourné à Québec par un trio de réalisateurs aguerris, qui sera d’emblée disponible en VSD pour les cinéphiles de toute la province.

On les connaît notamment comme membres du collectif Phylactère Cola, qui avaient brillamment fait le pont entre la BD et la télé au début des années 2000 sur les ondes de Télé-Québec. Mais Edouard TremblayCarnior (alias Steve Landry) et Thierry Bouffard sont aussi des cinéastes qui se sont fait les dents en court métrage et en publicité: trois réalisateurs bien enracinés dans la ville de Québec et habitués de travailler ensemble sur différents plateaux. Ceci explique cela: ils n’ont pas hésité à s’unir pour réaliser ensemble leur premier long métrage, construisant chacun un bout de scénario et réalisant leur film en trois chapitres unis par une même cohérence stylistique et scénaristique.

feuilles-mortes-3

Feuilles mortes imagine un Québec décimé par une crise économique et sociale sans précédent, une province assombrie et redevenue rurale et sauvage. Un monde où l’homme doit défendre son avoir et son territoire de manière souvent rude, utilisant fusils de chasse et bas instincts pour ce faire. Bref, un western.

«Au Québec, disent-ils, on ne tourne pas vraiment de westerns, mais pourtant on a un gros bagage de récits folkloriques et de légendes qui mettent en scène le coureur des bois. La figure du chasseur, de l’homme de la forêt, fait puissamment partie de notre imaginaire collectif. C’est en s’appuyant sur cette idée qu’on a eu envie de faire ce film. Mais il faut l’avouer, c’est aussi parce qu’on est des gros fans de films de genre de toutes sortes, à commencer par Robocop et Mad Max, qui ont nourri notre imaginaire d’hommes de la génération X qui ont grandi dans les années 1980.»

Et pour cause. Edouard et Carnior ont aussi organisé à Québec pendant quelques glorieuses années le festival Vitesse lumière, petit frère de Fantasia qui faisait rayonner la science-fiction, l’horreur et le cinéma fantastique dans la Vieille Capitale. Comme cinéastes, on les sent prêts, d’ailleurs, à oser bientôt le fantastique ou le psychotronique. «Mais, précise le producteur Charles Gaudreau, le western post-apocalyptique leur a semblé le meilleur filon pour un premier film à très petit budget (250 000$ au total), en raison de son ancrage dans le réel.»

feuilles-mortes-2
En quête de soi

Dans le Québec désœuvré qu’ils ont inventé se dessinent les quêtes de trois personnages. Il y a Bob (Roy Dupuis), le loup solitaire qui ne laisse personne faire dévier sa route. Il y a Léon (Philippe Racine), le dévoué compagnon du chef d’une bande de «charognards». Et il y a Marianne (Noémie O’Farrell), la femme blessée et abandonnée qui cherche refuge dans le village où vit sa tante.

«Quand on écrit, on parle de ce qu’on connaît, dit Carnior. Le personnage de Bob est vaguement inspiré de recherches que j’ai faites sur ma propre famille et mes ancêtres, qui ont été coureurs des bois et qui avaient des origines métisses. Y a de ce genre de folklore dans notre film de manière assumée: Bob porte notamment la ceinture fléchée et on a eu un plaisir à fouiller la vraie signification de ce symbole riche, qui est aujourd’hui strictement associé au Carnaval de Québec, de manière vraiment réductrice. J’ai notamment réalisé ces recherches avec un ami qui enseigne la culture autochtone.»

C’est ainsi un western aux textures très locales – une volonté forte des réalisateurs de raconter le Québec d’antan, mais aussi le Québec d’ici maintenant. «Ce n’est pas un film pamphlétaire, dit Edouard Tremblay, mais en tant qu’artistes, on ne peut pas s’empêcher de porter un regard sur ce qui nous entoure. C’est certain qu’en imaginant un monde rural et sauvage, sans lois, on dépeint un Québec qui va mal, qui n’a plus de structures sociales fortes. On est dans une ère du temps où les cinéastes sont pessimistes, où tout est précaire: ce n’est pas innocent, c’est une expression d’une inquiétude réelle par rapport à notre société. Sur le tournage, tout le monde avait l’impression que notre film n’est pas si loin que ça d’une réalité possible.»

«Mais, précise Carnior, on n’est pas des évangélistes ni des alarmistes: on voulait surtout s’éclater dans un genre cinématographique trippant. N’empêche que le film d’anticipation reste une bonne manière de réfléchir à notre monde, à l’idée notamment qu’on est une société qui manque de ciment social, qui n’a plus de collectif. Tout le long du film, c’est du chacun pour soi. On montre l’humain dans son plus vil. Mais y a quand même une note d’espoir dans ce film, vous verrez.»

feuilles-mortes-5
Tension, angoisse et grisaille

Tourné au cœur de l’automne québécois, Feuilles mortes offre un regard sur une nature sauvage aux atours inquiétants (au moins autant que les bas-fonds de l’humanité explorés par le film). Une photographie grisâtre et brumeuse, dans une atmosphère anxiogène et tendue. «Dans le temps de nos grands-parents, expliquent les gars, l’hiver était un vrai enjeu; il y avait une vraie notion de survie. Alors on a choisi l’automne parce qu’on voulait sentir que l’hiver arrive, créer une tension par rapport à cet hiver qui est sur le point de se manifester et qui génère une grande inquiétude dans un contexte extrême de survie. Pis l’automne à Québec, c’est beau!»

Tourner des longs métrages à Québec, d’ailleurs, avec des équipes 100% locales, c’est possible et de plus en plus fréquent. «Il s’en tournait trois en même temps cet automne-là», précise Edouard Tremblay, non sans une once de fierté. Et comme à Québec on ne fait jamais les choses comme tout le monde, la production a aussi fait le pari d’abandonner la sortie du film en salle pour l’offrir directement en VSD, tout de suite après la première à Fantasia. En pleine crise de la diffusion du cinéma québécois, alors que tout le monde cherche de nouvelles manières de faire, l’équipe de Feuilles mortes espère toucher un vaste public directement sur le web et sur les diverses plateformes de vidéo sur demande, ainsi que sur Super Écran. Qu’il en soit ainsi.

Les offres culturelles sur Boutique.Voir.ca

Obtenir plus d’argent pour voir des spectacles? OUI C’EST POSSIBLE!