Ne manquez rien avec l’infolettre.
Chloé Robichaud : Les prémices du paysage
Cinéma

Chloé Robichaud : Les prémices du paysage

Après le brillant parcours de Sarah préfère la course, premier long métrage qui a amené la réalisatrice sur La Croisette cannoise, Chloé Robichaud présentera coup sur coup son deuxième film en première mondiale au Festival international du film de Toronto ainsi qu’en première québécoise au Festival de cinéma de la ville de Québec lors du prochain mois.

Lorsqu’on s’attable dans un café avec la jeune réalisatrice, elle est sans nul doute fébrile. C’est la première fois qu’elle aborde son film dans les médias et peu de personnes ont eu l’occasion de le voir. La pression peut-être lourde lorsque notre premier film (Un certain regard) fut une sélection officielle au Festival de Cannes. Pays, deuxième long métrage écrit et réalisé par Chloé Robichaud, est une œuvre de fiction s’inspirant de faits réels. Dans le pays insulaire fictif de Besco, au large du Canada, trois femmes issues du milieu politique se rencontreront pendant une négociation autour de l’exploitation minière par une firme étrangère (canadienne) sur l’île. La présidente de Besco (Macha Grenon), une jeune députée canadienne (Nathalie Doummar) ainsi qu’une médiatrice internationale (Emily VanCamp) sont les trois personnages centraux de cette histoire qui n’a de politique que le contexte.

Comme dans Sarah préfère la course, où la course n’était qu’une prémisse pour un film au spectre beaucoup plus large, dans Pays, la réalisatrice aborde une question politique des plus actuelles, soit le développement durable dans le domaine de l’extraction minière, tout en s’intéressant d’abord aux histoires humaines que sous-tendent les grands conflits politiques. «J’aime les contextes qui nous sortent de notre zone de confort et qui me permettent de mettre à l’écran des personnages atypiques. En plus, en tant que citoyenne, j’ai des questions sur les enjeux et ça me permet d’amorcer des réflexions.»

En plongeant dans le film politique, elle sait pertinemment qu’il s’agit d’un terrain casse-gueule, comme elle sait tout aussi pertinemment que son film ne sera pas que politique. «J’ai énormément de respect pour les politiciens, même si je ne partage pas les valeurs de tous, on sait clairement qu’ils ne font pas ça pour les sous. En faisant mes recherches, j’ai compris tout le poids que ces gens-là portaient. C’est un peu le sacrifice que je voulais aborder à l’écran.» N’en reste-t-il pas moins que ce n’est pas le fruit du hasard si les trois personnages principaux de ce film sont des femmes; la réalisatrice désirait sonder les mœurs changeantes, bien qu’encore très machistes, d’un milieu qui était jusqu’à tout récemment fort masculin. «Le but, c’est un peu de dire que j’espère qu’on va vivre dans un monde où on ne fera pas de la politique à la façon des hommes ou à la façon des femmes, mais bien à notre façon. Moi, la question des genres, j’y suis un peu allergique.»

pays_bob2_00408crop
Courtoisie Les Films Séville

Elle désire souligner qu’elle n’a pas voulu tomber dans l’opposition à travers ce film, les personnages masculins ayant été créés tout en nuances – on pense notamment au ministre de l’Environnement de Besco interprété par Yves Jacques –, pour refléter le plus concrètement possible ce milieu politique. Les trois femmes de ce film vivent toutes, d’une façon ou d’une autre, leur désenchantement politique. Une présidente est prise avec une crise économique où la relance promise par une compagnie minière étrangère ne semble pas cadrer avec les valeurs du parti. Une jeune députée se rend compte rapidement qu’elle fut invitée à intégrer une délégation bien plus par parure qu’autre chose. Alors qu’une médiatrice internationale tente tant bien que mal de maintenir une vie familiale à distance. Toutes réaliseront le sacrifice constant auquel elles consentent. Cette conciliation à l’écran fut l’un des réels défis du film. «Ça a été le conflit constant de ce scénario-là, de calibrer le politique et le personnel, pour s’assurer d’avoir les deux à l’écran pour qu’on puisse y croire.»

L’entièreté des rencontres politiques du film se déroulent dans une école primaire, permettant à la réalisatrice de jouer sur les doubles discours qui émanent souvent des milieux qu’on mythifie. «On se fait parfois une idée glam de certains milieux, alors que souvent, la réalité est tout autre. Je trouvais intéressant de déjouer ces codes.» Tout au long du film, une musique jazz entraînante accompagne les joutes oratoires politiques, et les quelques pièces de musique qui parsèment le film sont toujours d’une indéniable pertinence. Il y a notamment l’inoubliable scène où Félixe, interprétée par Nathalie Doummar – réelle révélation pour un premier rôle à l’écran –, entonne Une sorcière comme les autres d’Anne Sylvestre. «Quelques semaines avant de tourner, Nathalie faisait un cabaret de chant et je l’ai vue chanter et elle chantait excessivement bien. Sur un coup de tête, je lui ai demandé de faire une prise où elle chante à la caméra. Ce fut un moment magique sur le plateau, je crois que toute l’équipe de tournage l’a ressenti.»

Tourné à Terre-Neuve, le paysage est un personnage en soi pour Robichaud, alors qu’elle crée un rythme entre les scènes politiques statiques et l’esthétique dudit paysage. «C’était le danger d’étouffer le spectateur dans une joute oratoire, le paysage pouvait nous libérer de ça, surtout qu’il est un personnage en soi, car tout le film est autour de comment nous allons l’exploiter, ce paysage.» Celle pour qui les titres arrivent bien souvent avant les projets explique qu’elle est consciente que celui-ci est dur à porter, Pays, un mot on ne peut plus lourd de sens, surtout au Québec. «Pour moi, le pays, c’est le citoyen, chaque personne veut et va prendre sa place. On a tous nos propres règles, nos propres lois, nos propres limites, et chacun se définit soi-même, créant par le fait même un collectif.» Comme toujours avec Chloé Robichaud, les apparences sont trompeuses, l’évidence n’est souvent que prémisse, alors que ses propositions cinématographiques continuent de s’enraciner dans l’imaginaire collectif.

Le film Pays sera présenté en ouverture officielle du Festival de Cinéma de la ville de Québec, le 14 septembre 2016 au Palais Montcalm.