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Embrasse-moi comme tu m'aimes : Embrasser Forcier
Cinéma

Embrasse-moi comme tu m’aimes : Embrasser Forcier

Film d’ouverture du 40e Festival des films du monde, Embrasse-moi comme tu m’aimes porte la signature inimitable du cinéaste André Forcier, qui célèbre, avec ce 13e long métrage, ses 50 ans de carrière. Beaucoup de chiffres symboliques pour un créateur qui n’a jamais plié sous la logique marchande.

Atterrir dans la cour longueuilloise du vétéran André Forcier, c’est s’avancer sur un territoire de souvenirs effervescents, entre la liqueur Corona à cinq cents de son enfance, son entrée dans le monde du 7e art par une punition qui prend la forme d’un cours de cinéma obligatoire, et les 520 piastres gagnées comme «wrapper chez Lasalle, le Walmart des pauvres» afin de payer les frais de développement de son premier court métrage, Chroniques labradoriennes.

«J’avais tapoché un prof parce qu’il m’enlevait systématiquement des points pour ma calligraphie, avoue Forcier, sans gêne. Et on m’a imposé un cours de cinéma.» Quand il décroche la note parfaite pour une critique du Terre sans pain de Buñuel, il prend goût à l’écriture et collabore au collectif La mort vue par… Il a été remarqué par un certain Gilles Carle, qui lui donnera accès à des chutes de pellicule et à des salles de montage la nuit venue. «Chroniques labradoriennes s’est retrouvé dans la sélection du Pavillon de la jeunesse à l’Expo 67. Je n’avais pas l’âge de boire, alors j’ai dû demander la permission pour aller à la première de mon film!»

Cinquante ans plus tard, Forcier s’est inspiré entre autres de son paternel pour accoucher de sa nouvelle offrande. «Mon père est vraiment devenu policier parce qu’il ne voulait pas aller à la guerre. Et je lui ai toujours reproché de ne pas avoir combattu les nazis», ceux-là mêmes «qui chient dans le lit de la démocratie», comme l’illustre un des personnages. Campé en 1940, à Montréal, Embrasse-moi… n’en est pas pour autant un film sur la guerre. «Ce qui m’intéresse, c’est la dialectique d’un gars qui veut aller au front, mais qui doit occulter son idéal pour s’occuper de sa sœur infirme, comme leur mère souffre d’arthrose.»

Sous le regard aveugle de cette dernière (la muse Céline Bonnier), les deux jumeaux Pierre (Émile Schneider) et Berthe (Juliette Gosselin) développent une relation fraternelle presque charnelle. «Je n’avais jamais traité de l’inceste comme tel, précise le cinéaste, et je voulais l’aborder d’une façon originale. Je n’ai pas d’approche morale, mais c’est un phénomène plus fréquent que l’on croit. Même l’Allemagne veut légaliser la cohabitation des frères et sœurs qui tombent en amour.» Cette attirance envers Berthe finit par troubler Pierre au point qu’il est incapable d’embrasser une femme sur la bouche sans qu’une vision de sa sœur lui apparaisse, au grand dam de la jolie Marguerite (Mylène Mackay). «Mais ce sont deux entités différentes. L’apparition est sensuelle, provocante; elle a d’ailleurs toujours ses jambes, tandis que Berthe est une infirme possessive et cruelle.»

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Embrasse-moi… évoque bien sûr au passage la religion, même si Forcier s’est «fait un devoir de ne pas mettre de crucifix sur les murs», en plus de réserver aux initiés un beau clin d’œil à son premier long métrage, avec «la sérénade des gars callés» du Retour de l’Immaculée Conception. Mais par-dessus tout refait surface un motif absolu: «mourir d’amour», récurrent dans sa filmographie, de Night Cap à Kalamazoo, sans oublier La Comtesse de Baton Rouge. «Il y a des choses qui relèvent de l’inconscient, admet Forcier. Je me suis aperçu hier que la mère de Berthe lui volait son chum Elio (Tony Nardi), comme dans Une histoire inventée et Le vent du Wyoming… Je n’ai même pas voulu me copier! N’empêche que l’histoire diffère, et je suis content d’avoir trouvé l’idée du fantasme qui veille au grain sur l’amour de Pierre et de Berthe. Même si je sais bien qu’on va me le reprocher.»

Je ne m’amuse pas à dérouter les gens, mais j’haïs les films où je peux tout prévoir. Ça ne m’intéresse pas de tout dire

Au fil des ans, Forcier s’est toujours montré d’une franchise désarmante, en même temps qu’il ne semble rien calculer. «Je ne m’amuse pas à dérouter les gens, mais j’haïs les films où je peux tout prévoir. Ça ne m’intéresse pas de tout dire.» Ainsi en va-t-il de la relation ambiguë de Pierre avec la putain Mignonne (Catherine De Léan), qu’il protège de la pluie, mais aussi de toutes les traces de fantaisie poétique que l’artiste sème ça et là dans le réel, et qui font le secret de ses œuvres singulières. «C’est moi, ça. Je n’essaie pas de doser quoi que ce soit. La métaphore, c’est l’instrument du cinéma. Il n’y a rien de mieux pour exprimer la jalousie de Berthe que de la voir manger la lettre que Marguerite a écrite à son frère. On a déjà dit que je donne dans le réalisme magique, mais ce serait prétentieux de m’en revendiquer.» Avec son allié des premières heures, le scénariste et comédien Jacques Marcotte (Bar salonL’eau chaude, l’eau frette), disparu l’automne dernier alors qu’ils flirtaient avec l’idée de retravailler ensemble, ils se faisaient d’ailleurs un devoir de se laisser guider par la nécessité de leurs personnages, comme la Léopoldine d’Au clair de la lune, qui crève des pneus par amour filial et non pour distordre le réel d’un scénario.

Gilles Carle me disait : André, il faut faire des films en largeur. La profondeur viendra après

Dans l’ombre se profilent de vieux complices, dont la coscénariste Linda Pinet, le monteur François Gill et le directeur photo Daniel Jobin. À l’instar de ses plus récents opus, Je me souviens et Coteau Rouge, le cinéaste compose une fresque touffue qui lui permet entre autres de renouer avec des acteurs chouchous (France Castel, Roy Dupuis, Rémy Girard). Il souligne aussi le talent des nouveaux venus, dont Schneider (Le rang du lionLà où Atilla passe…). «Émile est souvent casté comme un bum, mais je savais qu’il pouvait faire de Pierre un vrai gentleman. C’est difficile de jouer un gars low profile sans être plate et il le rend très bien!» Denys Arcand se glisse même sous les traits d’Édouard Montpetit, et il a fait à André Forcier la fleur du compliment suivant: «Il ne se fait rien de tel ni au Québec, ni dans le monde.» On ne saurait le contredire, tant Forcier est unique dans le paysage cinématographique. Mais n’est-ce pas étourdissant, tout ce beau monde dans un seul film? «Gilles Carle me disait : ‘‘André, il faut faire des films en largeur. La profondeur viendra après.’’ Il y a des personnages satellites, comme dans n’importe quel film, mais pour l’essentiel, ils sont au service du triangle amoureux de Berthe, Pierre et Marguerite», de résumer l’homme derrière Les Films du paria. Paria, vraiment? «Ça veut dire hors caste, surtout.» Dans le bon sens, naturellement. «J’espère», conclut Forcier, avec ce sourire amusé de celui qui a vu neiger.

Embrasse-moi comme tu m’aimes
En salle le 16 septembre