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Écartée : Complices en otage
Cinéma

Écartée : Complices en otage

Cinéaste aguerrie du format court, avec une quarantaine de titres et une dizaine d’années de pratique à son actif, Lawrence Côté-Collins signe un premier long métrage, Écartée, où elle ne fait ni dans la dentelle ni dans la demi-mesure. Grand bien nous fasse.

Grâce à son esprit rassembleur et à des fidèles collaborateurs, la réalisatrice voit enfin son film gagner les écrans, cinq ans après en avoir commencé l’écriture. Soutenu par le CALQ, puis par la SODEC après une première version du montage, Écartée avait aussi connu une campagne de sociofinancement fructueuse, amassant près de 11 000$. « C’était un cri du cœur. Parce que j’ai cultivé un jardin de refus pour le financement. Ce que je présentais aux institutions était partiellement dialogué, et je commençais en disant : ‘’100% de ce que vous allez lire pourrait ne plus exister lors du tournage!’’ C’est pas sécurisant. (Rires) Mais je suis un peu punk dans ma façon de faire, j’aime me nourrir de l’instant présent, de la drive de chacun, du lieu. Le moule, très peu pour moi. » D’où ce film à micro-budget – 150 000$ et des poussières –, qui s’attarde à des personnages hors norme.

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Lawrence Côté Collins – Crédit photo : Melissa Maya Falkenberg

De son propre aveu, Lawrence Côté-Collins est « venue au monde », du moins au cinéma, au tout premier Festival du Documenteur de l’Abitibi-Témiscamingue, en 2004. « J’avais été sélectionnée avec mon premier court métrage, Parce que c’est la mode, un faux documentaire autour d’une petite fille avec un g-string! J’y suis retournée presque chaque année par la suite, que ce soit comme artiste, jurée ou simple spectatrice. Parce que le faux doc, c’est vraiment le genre que je préfère. Je suis une junkie de documentaires. Et puis, je suis tombée en amour avec Rouyn et la région. Certains pensaient même que j’habitais en Abitibi tellement j’y vais souvent!»

C’était donc tout naturel qu’elle revienne tourner « là où tout a commencé », d’autant plus qu’elle définit Écartée comme « une comédie dramatique avec une facture documentaire ». Le point de départ? Un lieu plus ou moins anonyme : une maison « loin de toute, mais si près de la route », qu’elle a trouvée après de longues recherches à Destor, en Abitibi, allant jusqu’à y habiter un mois pour mieux s’en imprégner et ficeler le squelette dramatique de son film. Elle a vite eu envie d’imaginer ses occupants : ont surgi Scott (Ronald Cyr), l’ex-détenu, et sa copine Jessie (Whitney Lafleur), un couple dépareillé, de par leur différence d’âge marquée et leurs passions inusitées; lui se vouant aux casse-tête 3D, elle à sa collection de dauphins miniatures. « Parce qu’il y a une piasse à faire », ils acceptent de prendre part au projet de documentaire sur la réinsertion que prépare Anick (Marjolaine Beauchamp), une intervenante sociale qui viendra chambouler le calme apparent de la maisonnée.

À partir de là, Côté-Collins a voulu trouver les interprètes qui collaient le plus à ses personnages, fictifs – rappelons-le. Là encore, la recherche a été longue et instinctive. Les trois élus en sont à leurs premières armes au grand écran, et ce, même si Lafleur et Beauchamp donnent aussi dans la performance, dans l’univers de l’installation ou du slam, entre autres; ce qui a facilité les choses pour les dialogues, en grande partie improvisés. « Je ne voulais pas leur donner de texte à apprendre, d’expliquer la réalisatrice du réjouissant Score. Et de toute façon, j’ai choisi ces filles-là parce qu’elles ont un langage corporel, une façon d’être naturelle, je ne voulais pas leur mettre des phrases toutes faites dans la bouche. Il fallait qu’elles jazzent ça à leur façon. C’est comme ça que naît la vérité. » Pour ajouter au réalisme – ou à la douce confusion, c’est selon –, le grand gaillard derrière le personnage de Scott raconte sa propre expérience de prison. « À part quand il parle de sa femme Jessie, tout ce qu’il dit est vrai. Au point qu’il oubliait parfois qu’il était dans un film et qu’il ne s’appelait plus Ronald, mais Scott. J’ai gardé son rôle le plus près de lui possible; comme Ronald est de la matière brute, tu dois le prendre tel quel. »

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Courtoisie : Pixelle X

Pour calmer l’angoisse des premières fois, elle était néanmoins archi préparée. « J’avais une suite séquentielle très détaillée, que je consultais chaque matin avec mon monteur Jules Saulnier, un ami loyal rencontré dans le mouvement Kino. On avait une salle de montage cachée dans le décor, et il montait le film en simultané, pour être sûr qu’on ait tout ce qu’on veut. Je discutais toujours avec lui des scènes à venir, des informations qu’on allait y divulguer sur les personnages. » Elle faisait ensuite le point avec les comédiens. « Il y avait un ordre logique de sujets, des actions à poser, une finale souhaitée, une sortie de cadre ou encore un objet à montrer. Je balisais avec eux chaque scène et les thèmes des dialogues. On tentait une première prise. Et là, je m’emballais : ‘’C’est malade, on garde ou on enlève ça, je ne veux pas qu’on aille jouer là-dedans…’’ C’était comme de la sculpture, on façonnait la scène au fur et à mesure. »

Le résultat est déroutant et singulier, avec une image et un son volontairement fauchés, salis, donc « un look vidéo un peu rough et vintage », ce qui n’est sans doute pas pour déplaire au vétéran Robert Morin, ici conseiller à la scénarisation. « C’est mon idole, lance la cinéaste. Je capote sur Quiconque meurt, meurt à douleur et Petit Pow! Pow! Noël. Je l’ai connu sur le tard; un ami caméraman m’avait confié que mes films lui faisaient penser à ceux de Morin, alors je les ai tous regardés. Je n’oserais pas me comparer à lui. Ce qu’il fait est si audacieux, il va au bout de ses idées. C’est du cinéma militant, en quelque sorte, puisqu’il dit : ‘’Fuck off, je fais le film que je veux.’’ J’adore! Sinon, je suis un peu tannée du cinéma propre, champ-contrechamp, pour faire plaisir à tout le monde. » Quand elle finit par avouer son admiration à Morin, elle lui glisse au passage qu’elle cherche un producteur pour son long métrage. À son tour, l’homme se montre intéressé par son travail et – oh joie! – parle d’elle à la Coop Vidéo, qui l’accueille, l’encadre et lui procure une précieuse liberté. Tout est dans tout, il paraît.

ecartee_affiche2Écartée est aussi un huis clos digne de ce nom. « La maison devient un vrai bordel, d’observer Côté-Collins. Plus le film avance, plus les meubles se rapprochent de nous, plus les rideaux sont fermés. Comme quand on arrive dans la douche : le spectateur est prisonnier de cet événement-là, qu’il n’a peut-être pas envie de vivre. J’aimais l’idée de prendre le public en otage, pour qu’il se sente prisonnier lui aussi. Les personnages sont englués dans l’histoire, le public en devient mal à l’aise. » On navigue donc du désagréable à l’étonnant, et même au comique, grâce à un humour qui se joue des limites, sans jamais prendre les personnages pour cibles. En font foi ces archives inventées de toutes pièces, faute d’argent et non de créativité, qui dans un extrait de télé-tirelire, qui dans une chanson délirante imaginée de concert avec Le Husky, sous le titre dégoulinant de Chuchote-moi la pomme. « C’est pas gentil, mais j’avais le goût de rire de la musique que je hais! Cela dit, je ne ris pas de mes personnages, je ne les juge pas du tout. Je les ai pensés comme du vrai monde. Je m’inspire autant des gens que je rencontre dans mon métier, en documentaire ou en télé-réalité (NDLR : elle réalisait récemment la saison 7 d’Un souper presque parfait), que de mes propres bibittes. Je pars d’abord de moi. Je viens d’une banlieue avec des maisons toutes pareilles, comme Anick. Il y a plein de moi caché dans ce film-là. »

Après un prix du public à Fantasia, des arrêts passés et futurs dans les festivals de Québec, Vancouver, Hambourg et, bien sûr, Rouyn-Noranda, au 35e FCIAT, la cinéaste entend bien continuer à faire du « cinéma autrement » : « Je veux me sentir libre, d’abord et avant tout, me tenir loin du cinéma propre, dans le moule. Je suis très heureuse des réactions jusqu’à maintenant. Le public est mêlé, vit des émotions ou se sent en prison; ça ne laisse personne indifférent. Les gens sont surpris, parce que ce n’est pas un beau film. » Il est d’autant plus vrai.

Écartée
En salle le 30 septembre 2016

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