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Entrevue avec Steve Kerr – La chasse au collet : Fidèle à soi-même
Cinéma

Entrevue avec Steve Kerr – La chasse au collet : Fidèle à soi-même

Créateur au parcours atypique, producteur, réalisateur et scénariste, Steve Kerr en revient toujours à sa passion pour le cinéma. Son deuxième long métrage, La chasse au collet, montre les dents pour mieux afficher son indépendance… et son mordant.

Comptable de formation, diplômé des HEC, l’homme aussi volubile que déterminé a depuis longtemps défroqué de son métier premier. « Ma carrière de comptable n’a pas duré, confie-t-il.  J’étais en train de faire une dépression, même si cette formation va me servir toute ma vie. J’ai appris qu’il n’y a pas d’école unique pour devenir cinéaste. J’ai un parcours différent du jeune de 20 ans qui a fait des tonnes de courts métrages. Moi, j’aurai écouté 10 000 films dans ma vie avant d’oser la réalisation! » L’année 2012 sera un point tournant : avec sa boîte de production, il signe la seconde saison de la websérie 11 règles, autour de l’échangisme, et accouche de son premier long métrage, Colombarium, un thriller psychologique dévoilé à Fantasia. « Si Colombarium a été une école, je dirais que je me sens davantage en confiance, avec ce deuxième film. Même si je n’ai jamais eu l’intention d’être un réalisateur. Je suis d’abord habité par des histoires, je me sens plus comme un auteur-compositeur-interprète, qui ne chanterait pas si ce n’était pas ses textes. »

L’histoire qu’il développe dans La chasse au collet en est une de pouvoir et d’infidélité, de justice et de moralité. Pour relancer sa boîte de développement web, Éric (Paul Doucet) a l’idée du site aventuressecretes.com, voué aux âmes frivoles qui chercheraient une maîtresse ou un amant en toute discrétion. Hygiéniste dentaire plutôt effacée, Élyse (Julianne Côté) est une jeune femme dont la vie sexuelle est inversement proportionnelle à la révolte que ce site web fera naître en elle. Le choc de leur rencontre fera pression sur chacun d’eux. Et pourtant, selon Kerr, on pourrait croire à un seul personnage. « Le public va en suivre deux, mais il n’y en a qu’un seul pour moi. C’est une psychologie déconstruite, le masculin et le féminin, la jeune et le vieux… Tu peux l’observer dès le générique. Au fond, c’est un ego qui a un problème avec lui-même. Qui va dompter qui? Quand tu domptes ton démon, il n’est pas disparu, il est encore là, en toi. » Une toile se tisse, un jeu de miroirs s’opère, lentement mais sûrement.

En 2015, on se souviendra que le site Ashley Madison, dédié aux aventures extraconjugales, avait été piraté, et bon nombre d’infidèles y avaient perdu quelques plumes. Mais le réalisateur connaissait l’existence de l’entreprise canadienne, créée en 2001, bien avant le scandale. « J’avais vu le président de Ashley Madison en entrevue avec Dr. Phil et Barbara Walters. Ça me dérangeait énormément qu’il ose se présenter en disant offrir des solutions pour le couple. Et sa femme ajoutait que ça ne s’appliquait pas à leur relation! C’est bon pour les autres, mais pas pour vous? Il n’y a rien de mal à faire de l’argent, hein? J’ai une tendance à imaginer des personnages qui baignent dans un climat un peu cynique, même si j’essaie de l’éviter. Comme dans Colombarium, avec le parallèle de Wall Street, on se trouve dans La chasse au collet face à des gens brillants, mais perdus dans une maison de fous! »

Le personnage d’Élyse semble avoir été pensé en contrepoint de cette bulle de folie. « Oui, mais encore là, je vise les extrêmes, précise le réalisateur, parce que ça rend la chose plus complexe. Élyse est une des multiples victimes que peut engendrer l’infidélité. » Il garde en mémoire cette copine qui n’a jamais surmonté un traumatisme d’enfance, dont il s’inspire dans sa scène d’ouverture. « Quand tu as huit ans et que ton père te place au cœur de ses mensonges, malgré lui, ça peut te marquer à vie. Je ne suis pas là pour juger, mais je constate qu’il y a un vide actuellement autour de nos valeurs communes et fondamentales. Le Canadien de Montréal, c’est beau, ça nous rassemble, mais au-delà, c’est le brouillard. Veut-on vivre dans une société où les politiciens ont le droit de mentir, où Ashley Madison peut afficher ses pubs aux yeux de nos enfants? Tout arrive sans qu’on en discute, et ça me semble un peu le retour du Far-West. Depuis que je suis père de famille, ces questions me préoccupent davantage. »

Un film doit-il forcément tenter de véhiculer un message? « Pour moi, oui, sinon je n’en ferais pas, admet l’homme-orchestre, qui cosigne aussi le montage avec son ami Carl D’Amours. Je pars toujours du social, de ce qui me dérange autour de moi; ensuite, j’y ajoute une structure psychologique, puis l’histoire émerge de tout ça. L’anecdotique ne m’intéresse pas, je vise la part philosophique en nous. Tous les films que j’apprécie ont plus d’une dimension, c’est ce qui les font durer dans le temps. Même un film comme Jaws, de Spielberg, si on y enlève la profondeur, entre autres la relation père-fils, ça devient juste un films de requins. » À l’aube de la première du film, ces jours-ci au FNC, Steve Kerr n’entend pas courir après la renommée, comme son héroïne qui prédit que tout le monde connaîtra bientôt son nom. N’empêche, il souhaite offrir un cinéma accessible, « dans le ton, dans le récit, dans le rythme », où chacun se fait sa propre histoire, en plongeant au cœur de soi.

La chasse au collet
En salle le 21 octobre 2016
Présenté au FNC les 10 et 13 octobre