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Elle de Verhoeven : Des monstres et des hommes
Cinéma

Elle de Verhoeven : Des monstres et des hommes

Les femmes chez Paul Verhoeven sont des survivantes, des héroïnes fortes à l’ambiguïté assumée. Michèle, interprétée par une impressionnante Isabelle Huppert, n’échappe pas à la règle : à la tête d’une entreprise de création de jeux vidéos, elle incarne la puissance et le pouvoir.

Au départ, pourtant, ce ne sont que ses cris de douleur que l’on entend. L’écran est noir. L’horreur est hors champ. Le chat, filmé en gros plan, n’aura pour sa part rien manqué du spectacle : vêtu de noir, un agresseur cagoulé a fait irruption dans le bel appartement de Michèle et l’a violée. Il s’essuie, il a éjaculé. Michèle gît au sol, les jambes écartées parmi les éclats de verres brisés. Elle se relève doucement et… poursuit sa vie. Ce n’est que bien plus tard que celle qui est aussi fille, amante et mère révélera froidement à ses amis ce qui lui est arrivé.

Cette entrée en matière pour le moins brutale entraîne le spectateur au coeur des thématiques préférées de Verhoeven : la violence et le sexe. Chez lui, la chair est souvent massacrée – des jambes coupées dans Starship Troopers, un pénis tranché dans Le Quatrième homme – et les héroïnes traumatisées : dans Basic Instinct, les parents de Catherine Tramell sont morts, dans Showgirls, le père de Nomi a assassiné sa mère avant de se suicider. Dans Elle, Michèle n’est pas étrangère à la violence puisqu’elle a connu la folie d’un père psychopathe qui a sauvagement tué plusieurs personnes de son village. Dans les trois films, régler le traumatisme, par l’acceptation de la part sombre que celui-ci a généré chez les femmes, semble être le moteur du récit. Ici, le choc du viol conduit à une libération des pulsions de mort de Michèle. Violemment attirée par le sadisme de son violeur, elle entre alors dans un jeu de domination sexuel tout aussi malsain que émancipateur.

Courtoisie Sony Pictures
Isabelle Huppert / Courtoisie Sony Pictures Classics

Elle, le seizième film du cinéaste néerlandais adapté du roman Oh… de Philippe Djian, traite de la reprise de pouvoir d’une femme sur sa vie, qui dès l’enfance fut soumise au carnage du paternel. Verhoeven s’attache à dépeindre méticuleusement la suprématie du personnage sur son entourage : pouvoir financier sur son fils fauché, main mise sur son ex-mari (Charles Berling), domination de sa meilleure amie qu’elle trahit (Anne Consigny) et pouvoir sur ses employés (« la patronne, c’est moi »). Verhoeven dessine un portrait précis de son héroïne, qui se refuse à perdre tout contrôle, en portant un grand soin à explorer son réseau de relations : avec sa mère, ses amis, les hommes qui l’entourent – son ex, son voisin (Laurent Lafitte), son fils. Indéchiffrable, Michèle se révèle peu à peu dans ses différentes interactions : cynique, inflexible, lucide. On trouve la clé du film – et du personnage – dans l’une de ses répliques : « un monstre et un homme,  je n’y vois pas de contradictions ».

Avant que l’identité du violeur ne soit comprise, Verhoeven présente ses protagonistes comme des potentiels monstres en puissance, les hommes sont tous des menaces, chacun aurait un mobile suffisant pour basculer dans le pire. Après la révélation, les forces s’inversent : Michèle, aussi, possède une part de noirceur qui lui faudra assumer pour pouvoir avancer. Depuis le début de sa filmographie, ce sont les coexistences de contraires qui fascinent le cinéaste : l’humain et le robot dans Robocop, la séduction et la mort dans Basic Instinct, le rêve et la réalité dans Total Recall. Ce que dit Verhoeven est finalement plutôt simple : les antagonismes sont par nature indissociables, ils se répondent, se nourrissent. Ainsi, si la mort envahit tous les recoins de Elle (les décès successifs des parents, le cimetière, et même l’oiseau dévoré…), son déploiement progressif permet aussi à la vie, dans toute sa splendeur, de se soulever à nouveau pour régner en maître.

Verhoeven s’en prend comme souvent à la morale sociale qui tait, voire nie, les contradictions et les zones d’ombre des êtres jusqu’à l’absurde. En assumant le contraire, le film accouche d’un humour pince-sans-rire et d’une ironie assez subversive. La mise en scène élaborée et mathématique de Verhoeven ne l’empêche pas en outre d’effectuer quelques allers-retours bien sentis sur le terrain du film de genre qu’il aime tant : ainsi, les bébêtes virtuelles des jeux vidéos rappellent les insectes de Starship Troopers, et les fantasmes de meurtre de Michèle sur son violeur font écho au passage à l’acte de l’héroïne de Basic Instinct. Toujours aussi provocateur, le cinéaste n’a rien perdu de son mordant et signe l’une des propositions de cinéma les plus dérangeantes et passionnantes de l’année.

En salle dès le 18 novembre.

Présenté dans le cadre de Cinemania les 11 et 12 novembre: festivalcinemania.com/fr/film/elle