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Bilan Cinémania 2016 : «Rester debout»
Cinéma

Bilan Cinémania 2016 : «Rester debout»

Les obsessions actuelles de la société francophone ont hanté les films de l’édition 2016 du Festival Cinémania. À une Europe terrassée par le terrorisme djihadiste et un climat économique toxique, les cinéastes ont rappelé une autre terre : libre, et qui désire plus que jamais savourer la vie et ses plaisirs. Morceaux choisis. 

Des films ont traité du terrorisme et de la radicalisation des jeunes : parmi eux, l’excellent Nocturama de Bertrand Bonello et le sensible Le ciel attendra de Marie-Castille Mention-Schaar.

Dans le premier, Bonello, avec sa mise en scène étudiée, adopte la vision fantasmée du terrorisme qu’ont les jeunes parisiens poseurs de bombes qu’il filme. On ne saura pas vraiment ce qui les motive, ni ce qui les a conduit à vouloir « tout faire péter », ce qui permet au réalisateur de déployer assez efficacement une esthétique qui ne s’embarrasse d’aucun réalisme.  À l’instar des jeunes, l’œuvre se déconnecte peu à peu du réel : des plans rapides du début sur une électro froide à la séquence apocalyptique finale, le mouvement vers le vide est implacable.

Nocturama /Courtoisie : Festival CINÉMANIA
Nocturama /Courtoisie : Festival CINÉMANIA

Retranchés dans un centre commercial luxueux du centre de Paris, les jeunes, piégés au cœur de ce symbole consumériste par excellence, n’ont plus qu’à se vautrer dans le néant (comme dans Dawn of the dead de George A. Romero). La comparaison avec le cinéma d’horreur se tient, notamment quand Bonello détourne le fantasme de l’accession à la richesse pour le transformer en cauchemar grotesque. S’achevant en véritable film d’horreur, faisant de ses jeunes de la chair à canon, le film peut également se rapprocher de The Neon Demon de Nicolas Winding Refn pour sa vision similaire de la jeunesse : obsédée par l’apparence, au point de se sacrifier, s’auto dévorer, dans un geste aussi désespéré que radical.

Dans le deuxième, Le Ciel attendra, il est question d’une autre radicalisation – cette fois islamiste. L’oeuvre aborde ce sujet contemporain et délicat avec beaucoup de subtilité. La réalisatrice choisit de mettre en parallèle la vie de deux adolescentes, Sonia qui se « déradicalise » comme l’on suit une désintox, et Mélanie, qui, pour sa part, tombe sous le charme d’un « prince » virtuel, un recruteur de Daech, après avoir été frappée par le décès de sa grand-mère.

L’embrigadement djihadiste des jeunes filles est dépeint comme le serait une plongée progressive dans les filets d’une secte : stratégies de séduction mises en place pour dégoûter les jeunes filles d’une société qui ne les comprend pas, processus d’isolation et emprise sur les victimes… jusqu’au terrible passage à l’acte qu’est la fuite vers la Syrie. Marie-Castille Mention-Schaar aurait pu faire preuve de didactisme, elle s’en sort avec brio, soutenue par une excellente distribution – Sandrine Bonnaire la première, en mère dépassée.

La mort, tant dans Nocturama que Le ciel attendra est perçue par les jeunes comme l’acte de toute-puissance suprême qui permet de reprendre le contrôle sur les injustices sociales (la pauvreté) ou encore le non-sens de l’existence et de la mort (ainsi « donner du sens » est aussi une obsession dans les films d’Olivier Assayas et de Katell Quillévéré, Personal shopper et Réparer les vivants). Laissant de côté l’obscurantisme de ces logiques terroristes, d’autres œuvres ont proposé des alternatives plus hédonistes et libres, mais non moins politiques, pour tenter de s’en sortir.

Le ciel attendra / Courtoisie : Festival CINEMANIA
Le ciel attendra / Courtoisie : Festival CINEMANIA

Ainsi, dans Rester vertical d’Alain Guiraudie, l’une des propositions de cinéma les plus décalées de cette édition 2016 avec la satire Ma Loute de Bruno Dumont, les thématiques sociales (l’euthanasie, la misère, l’homosexualité dans les campagnes) sont observées par le prisme du bizarre et du poétique. Pour comprendre la logique narrative du film ainsi que ses instantanés d’horreur, il faut s’abandonner au cauchemar que le réalisateur nous déroule. Tout est possible dans cet univers où se côtoient fantasmes macabres et envolées sensibles : on commet un suicide assisté par sodomie sur fond de Pink Floyd, on utilise un bébé comme appât pour attirer des loups.

Imprévisible, sexuel et hautement singulier, le cinéma de Guiraudie réaffirme le plaisir de la liberté et la suprématie des désirs sur le reste – la morale, la police, la galère. Le film profite de sa belle conclusion pour dire qu’il faut « rester debout », rester digne, pour ne pas se faire dévorer tout cru. C’est en substance ce que défend aussi L’Avenir de Mia Hansen-Løve, dans lequel l’excellente Isabelle Huppert, à l’honneur avec trois films présentés à Cinémania cette année, interprète une professeur de philosophie qui doit faire face à une liberté nouvelle après que son mari l’ait quittée. Comme chez Guiraudie, le film prône un retour aux sources et à la nature comme alternative à une société malade et en perte de repères (même la philo n’intéresse plus personne!).

Lumineux, mais également d’une grande tristesse, L’Avenir se déploie avec douceur, dans des flottements et instants de solitude. HansenLøve maîtrise l’art de composer avec le vide (encore lui) et de le révéler quand il avale ses personnages. D’Eden au Père de mes enfants, le désespoir et la mort ont toujours guetté ses personnages au détour d’une rue ou d’une scène. Pourtant, c’est le mouvement de la vie, comme chez Guiraudie, qui l’emporte. Cette pulsion de vie, que l’on a retrouvée partout ailleurs : jaillissant des recoins sombres du Elle de Paul Verhoeven, des passions entre garçons d’André Téchiné (Quand on a 17 ans) ou enfin, plus littéralement, d’une impressionnante greffe de cœur dans Réparer les vivants de Katell Quillévéré, film qui se clôture justement sur cette force vitale – dans un regard d’Anne Dorval.