Décliner Nelly
Cinéma

Décliner Nelly

Porté par une Mylène Mackay bouleversante de justesse, campé dans un Montréal familier et mis en scène avec une franche liberté, Nelly d’Anne Émond se tient loin du biopic classique.

C’est un pari formel audacieux et librement inspiré de la vie d’Isabelle Fortier (nom de naissance de Nelly Arcan), que propose Nelly, troisième film de la réalisatrice originaire de Saint-Roch-des-Aulnaies, Anne Émond. Un long métrage sur une écrivaine et personnalité phare des nuits montréalaises des années 1990 et 2000, que beaucoup attendent avec impatience. Sur cette femme qui a bouleversé le milieu de la littérature avec son premier roman Putain, elle qui avait su trouver un ton approprié et une persona forte dans un monde qui la tenait en joue; ce monde aura finalement eu raison d’elle. Petit rappel dans le temps, Nelly Arcan a mis fin à ses jours par pendaison le 24 septembre 2009, à Montréal. Cette ville qui l’avait accueillie 15 ans plus tôt, fraîchement arrivée de Lac-Mégantic alors qu’elle était jeune étudiante en littérature. Une période que l’on aurait d’ailleurs aussi aimé voir à l’écran pour comprendre l’engrenage et les obsessions naissantes de l’écrivaine, qui a consacré son mémoire de maîtrise au livre de Daniel Paul Schreber Les mémoires d’un névropathe, sur les délires de persécution d’un homme qui a terminé sa vie dans un asile psychiatrique après quelques tentatives de suicide…

Dans son film, Anne Émond a fait le choix de décliner l’auteure en quatre mouvements évoquant tantôt sa biographie et tantôt des personnages de ses romans. On retrouve ainsi Nelly (l’écrivaine), Amy (l’amoureuse), Cynthia (la putain) et Marilyn, l’excentrique vedette de la littérature. Un choix scénaristique qui s’est imposé plus naturellement à la réalisatrice. «En préparant le film, nous raconte Anne Émond, j’ai rencontré plusieurs personnes qui ont été importantes pour Nelly: des anciennes collègues escortes, un éditeur, des ex et des membres de sa famille. À chaque discussion, un nouveau personnage se dégageait, une nouvelle facette d’Isabelle Fortier se dévoilait. Cela a fortement contribué au scénario, il devenait impossible de raconter une seule Nelly Arcan, sa personnalité était beaucoup trop morcelée, paradoxale et complexe.»

Anne Émond, photo : Les Films Séville
Anne Émond, photo : Les Films Séville

Avec une mise en scène dynamique doublée d’un rythme trépidant, le film situe son action dans le Montréal de Nelly; souvent luxuriant et débauché. C’est dans un univers impitoyable que sont enfermées les quatre incarnations de l’écrivaine, toujours victimes et prisonnières du regard de l’autre. L’amoureuse éplorée est incapable de vaincre sa dépendance à un homme qui la maltraite tandis que la prostituée est incapable de briser ce mur de verre entre le monde réel et le fantasme qu’elle incarne. Nelly l’écrivaine a connu ses moments de gloire et de satisfaction que l’on voit bien dans le film, mais on semble vouloir nous faire comprendre que la suite ne fut qu’une pénible tentative de retrouver la fulgurance de son premier roman, Putain.

En plus d’une écriture efficace, le scénario compte sur une comédienne qui offre un jeu solide et une incarnation protéiforme à l’écrivaine. «Je me suis préparée comme lorsque je joue au théâtre, nous dit Mylène Mackay. Je viens de ce milieu, et lorsqu’on travaille un rôle, on y va par couches et l’on prend du temps pour définir un personnage. Pour moi, lorsqu’on tournait, ma seule préoccupation était de faire honneur à l’œuvre et à la femme que j’incarnais. C’est la raison pour laquelle je me suis commise entièrement, comme je le fais toujours.»

On est tellement happé par le jeu de Mackay, que lors de l’entrevue, on a ressenti une quasi-confusion entre Nelly et la comédienne. Mais comment se prépare-t-on à incarner l’angoisse dans laquelle se trouvait bien souvent Nelly? «J’ai eu beaucoup plus de facilité à incarner la séduction, car c’est quelque chose de très clair à jouer. J’ai eu beaucoup plus de mal avec ce mal-être et la tension qui était à l’œuvre en Nelly. C’est un sentiment qui était difficile à comprendre, car je ne le vis pas dans ma vie de tous les jours. Ce qui était important sur le plateau, c’est que je sois assez ouverte pour l’interpréter.»

Mylène Mackay, photo : Les Films Séville
Mylène Mackay, photo : Les Films Séville

Après Nuit #1 et Les êtres chers, Anne Émond revient avec une autre fiction où elle explore la noirceur et la violence de la psyché, abordant de nouveau le motif du suicide qui semble devenu chez elle un leitmotiv. Il faut dire que toute l’œuvre de l’écrivaine est traversée par ce sujet, comme une annonce du forfait qu’elle commettra un jour ou l’autre, comme une promesse sombre. Dans le film, ce dernier est présent en filigrane, car nous connaissons tous la fin, nous savons tous ce que porte la femme en elle, ce désir d’en finir qu’elle a d’ailleurs déjà elle-même qualifié de «liberté de choix» dans un texte paru dans le défunt webzine P45. Comme si Nelly y voyait enfin la solution à ce «vertigineux défaut d’existence» qui affuble l’ensemble de ses écrits. Mais ce thème n’est pas du tout envisagé de cette façon par Anne Émond: «Avec le suicide de Nelly Arcan, il y a une fatalité qui m’a pesée sur les épaules et qui m’a rendue profondément triste. Il y avait un mélange de hargne et de peine et je me disais: “Encore une autre qui n’a pas trouvé d’autre option après Hubert Aquin, Dédé Fortin”… Ce suicide m’a confrontée et je me suis demandé si moi aussi j’allais réussir à passer au travers de la vie comme femme, comme artiste… Pour avoir connu le suicide de très près, je suis incapable de le voir comme une liberté.»

Avec une proposition puissante et une interprétation de Mylène Mackay qui la confirme parmi les grandes comédiennes de sa génération, Nelly vient une fois de plus démontrer que notre grande aventure collective semble se buter, chaque fois, à l’incapacité de nous projeter plus loin, plus haut.

La question du suicide demeure sans réponse, en suspens, seulement un pourquoi qui résonne à jamais entre les silences de la femme, de l’écrivaine, de la putain, de la jeune fille.

En salle le 20 janvier

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