Ceux qui font les révolutions à moitié n'ont fait que se creuser un tombeau : Brassez-nous, pour l'amour du cinéma
Cinéma

Ceux qui font les révolutions à moitié n’ont fait que se creuser un tombeau : Brassez-nous, pour l’amour du cinéma

Exigeant, dérangeant, exaltant, autant dans sa forme que dans son propos, Ceux qui font les révolutions à moitié n’ont fait que se creuser un tombeau est un film coup-de-poing sur l’idéalisme et l’engagement dans un Québec de l’après-printemps érable.

Les réalisateurs Mathieu Denis et Simon Lavoie se sont imaginé quatre personnages, de jeunes révolutionnaires qui persistent à lutter contre la paresse politique et sociale par tous les moyens. Quoique ce deuxième film à quatre mains ne soit pas une suite de Laurentie (2011), Ceux qui font les révolutions… a été créé «dans le même esprit de liberté et d’urgence qu’on a ressenti de parler du monde dans lequel on vivait», dit Mathieu Denis.

À travers une forte signature visuelle, nous nous faisons happer à l’écran par des gestes passionnés et violents, des chorégraphies de comédiens nus, de la musique classique ou métal et des mots éloquents, si inhérents au récit, de grands écrivains militants. «Ce film-là ne doit pas laisser indifférent, dit Mathieu Denis. J’espère que ça bouscule. Y a des gens qui vont détester. Bien, qu’ils détestent avec passion! Je veux aussi que les gens l’aiment avec passion et qu’ils sortent de la salle en se disant: “Essayons d’en faire des choses et ne soyons pas amorphes, stagnants et indifférents”.»

Si le printemps érable est perçu comme un échec, n’ayant pas donné les résultats escomptés, et que la nostalgie est condamnée dans le film, des images d’archives d’autres révolutions à travers le monde (Tunisie, Ukraine, Espagne) rendent universel ce soulèvement au Québec. «C’était important d’inscrire cet événement-là et l’après-printemps dans quelque chose qui a une portée plus grande, parce que c’est pas quelque chose qui est isolé dans le temps, précise Mathieu Denis. L’esprit de révolte qui a animé les étudiants en 2012, jusqu’à un certain point, c’est le même esprit de révolte qui a animé Hubert Aquin en 1964 quand il a décidé de prendre le maquis et de fonder une organisation terroriste. Dans l’échec de l’engagement d’Aquin et du printemps érable, y a aussi quelque chose qui nous ramène à cette espèce d’état d’inachèvement perpétuel qu’on semble vivre au Québec. C’est comme si on n’arrive jamais à aller au bout des choses.» Un constat triste, avoue Mathieu Denis, et qui est aussi vrai pour bien d’autres révolutions. «En Ukraine, qu’est-ce que la révolution de 2014 a donné? Les résultats sont loin d’être probants. L’héritage de tous ces mouvements-là est en suspens, on est loin d’être sûr que ç’a été positif. Il faut essayer de comprendre pourquoi ces mouvements-là persistent à ne pas donner les résultats voulus.»

Ce miroir que nous renvoient Mathieu Denis et Simon Lavoie sur grand écran est brutal, mais il faut comprendre que dans ces quatre personnages qui poursuivent la lutte, les réalisateurs y évoquent de l’espoir, un refus catégorique de résignation. «Je pense qu’il y a quelque chose d’émouvant là-dedans et de tragique, dit Simon Lavoie. C’est ce qui nous a touchés. Ils refusent de se laisser noyer, d’accepter les choses telles qu’elles sont.»

Profondément unis, les quatre personnages du film se retrouvent parfois nus ensemble, ne formant qu’un seul corps. Gabrielle Tremblay, qui joue le rôle de Klas Balato, une transsexuelle qui travaille dans un salon de massage érotique pour subvenir aux besoins du groupe, nous a expliqué comment les acteurs en sont venus à créer ce sentiment d’unité. «Les personnages sont des gens qui vivent confinés ensemble et qui sont vraiment concentrés sur leur objectif, leur révolution. Dans le processus de répétition, on avait beaucoup de scènes de groupe. Ça nous aidait à travailler la fraternité. Les répétitions nous ont aidés à nous accepter aussi. Personnellement, j’avais plein de complexes par rapport à mon corps et tout. Mais de voir que c’est fait avec des yeux professionnels, ça permet de se voir autrement et ç’a fait tomber tout plein de mes barrières.»

Photo : Jocelyn Michel / Consulat
Photo : Jocelyn Michel / Consulat

Engagement absolu

Signe que le film ne laisse personne indifférent: lors de la première mondiale du film au Festival international du film de Toronto (TIFF) en septembre, des spectateurs ont quitté la salle et d’autres ont ovationné l’équipe. «On a senti que les esprits étaient très échauffés. Des gens dénigraient le film et claquaient les sièges et d’autres nous appuyaient, se remémore Simon Lavoie. Les moments où y a eu des applaudissements, ça nous a ragaillardis.»

«J’ai trouvé ça hyper excitant et j’étais encore plus fier de faire partie de ce projet-là», dit Laurent Bélanger, qui fait ici ses débuts au grand écran en campant le rôle de Tumulto. «Parfois, diviser les gens, ça sert à en réunir d’autres. Là, je sentais qu’il y avait des gens qui n’acceptaient pas ce qu’ils voyaient à l’écran.»

Certes, il y a un certain choc à absorber lorsque les réactions sont fortement mitigées, mais ce film devait être fait, tel un appel, déclare sans détour Mathieu Denis. «Faire un film comme celui-ci, ça nécessite un engagement absolu de la part de tous ceux impliqués. Et donc tout de suite quand tu le présentes pour la première fois à un public et qu’il y a cette réaction qu’on a eue à Toronto qui était très violente jusqu’à un certain point, c’est difficile à vivre pendant que ça se vit. En même temps, jamais durant la projection, je me suis dit: “On est allés trop loin”.»

Quelque chose de déraisonnable

Construit comme un essai, en mélangeant la fiction à des images d’archives, Ceux qui font les révolutions… a été inspiré de La Chinoise de Jean-Luc Godard ou encore 24 heures de plus de Gilles Groulx, des «œuvres très foisonnantes, qui jouent avec du matériel venu de plein d’endroits différents», précise Mathieu Denis. Son ami de longue date Simon Lavoie ajoute que «la gestation du film a été assez longue, mais quand on l’a écrit, on a été financé rapidement et on l’a tourné rapidement, en un geste. Sans se poser de questions. Si on se posait des questions, on risquait de se dire: “Ç’a pas de bon sens, on doit pas faire ça”. Donc on a foncé. Y a quelque chose d’un film déraisonnable. Comme un poing sur la table dans une taverne.»

Les longs mots du titre sont empruntés à une citation de Louis Antoine de Saint-Just pendant la Révolution française. Les férus de littérature politique et militante seront ravis puisque les personnages du film s’abreuvent de citations fortes telles que: «J’avais cherché une raison de vivre dans l’abstrait, alors qu’il fallait la chercher dans la vie, dans l’action.» (Pierre Vallières, Nègres blancs d’Amérique, Montréal, Parti pris, 1968). Fait à noter: les réalisateurs ont collaboré avec Flammarion afin de mettre à la disposition du spectateur, sous la forme d’un livre disponible en librairie, le scénario et les sources des nombreuses citations et références qui le composent.

«Y a toutes sortes de lectures qui, au fil des années, nous ont influencés, indique Simon Lavoie. La découverte, par exemple, du Canadien français et son double de Jean Bouthillette, Fernand Dumont… Mathieu avait fait beaucoup de recherche autour de la Révolution tranquille pour son film précédent, Corbo. Tout à coup, c’est comme si Ceux qui font les révolutions… a fait en sorte de cristalliser tout ce cheminement.»

Ceux qui font les révolutions… est aussi une lettre d’amour au cinéma. Une grande expérience cinématographique qui allie toutes les formes d’art – la littérature, la musique, la scène et les arts visuels –, créant ainsi une œuvre d’art puissante en soit.

Ceux qui font les révolutions à moitié n’ont fait que se creuser un tombeau
En salle le 4 février