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Cinéma

Réparer les vivants: Le don de soi

Pièce de boucher, muscle, pompe, et organe plus communément associé à l’amour, le cœur est au centre du dernier film de Katell Quillévéré, mettant en scène Anne Dorval. Minutieusement élaborée, Réparer les vivants est une œuvre aussi émotionnelle qu’intelligente sur les mystères de l’existence humaine. Entrevue avec la cinéaste.

Pour être au plus près du réel dans Réparer les vivants, la réalisatrice Katell Quillévéré a assisté à une véritable greffe de cœur. «Même si j’avais peur, il était essentiel que je me confronte à un tel événement pour le transmettre ensuite au spectateur, raconte-t-elle en entrevue. Je voulais voir ce qu’il se passe dans le bloc opératoire, à quoi ressemble une greffe visuellement, quels sont les sons que l’on peut entendre, etc.»  La scène est le point culminant de son troisième long métrage (après les excellents Un poison violent et Suzanne), adapté du roman à succès de Maylis de Kerangal, et qui suit les destins, liés par une greffe de cœur, d’un adolescent de 17 ans victime d’un accident mortel, de ses parents endeuillés et d’une mère de famille gravement malade (Anne Dorval). «Je voulais qu’il y ait un aspect cru dans cette séquence, car c’est le cru qui permet au magique de jaillir; l’un ne va pas sans l’autre. Et la scène montre que la vie reste mystérieuse, folle, malgré la toute-puissance de la science.»

La vie, la mort: ces deux grands thèmes traversent un film très organique qui fait la part belle au corps, au toucher, aux sensations, et qui dévoile une mise en scène étudiée, sous influence du cinéaste David Cronenberg. «Je me suis notamment inspirée de son film Dead Ringers, explique Katell Quillévéré. Les peintures de Caravage et la série HBO The Knick de Steven Soderbergh sur les débuts de la chirurgie à New York ont aussi été nos influences en ce qui a trait à la représentation du corps.» Au plus près des respirations, des peaux, de l’intime, le film porte une grande attention aux environnements qui entourent les personnages, mais également aux petites attentions d’autrui, aux étreintes, aux gestes délicats. «Je voulais explorer le mystère de l’existence à différentes échelles, en créant des échos et correspondances entre les notions d’infiniment petit et d’infiniment grand, entre le corps humain et la Nature, afin de montrer comment tout est lié.»

reparer_anneDu roman de Maylis de Kerangal, Katell Quillévéré n’a d’ailleurs gardé que ce qui lui semblait contenir le plus fort potentiel cinématographique. La scène d’ouverture, dans laquelle des garçons surfent sur des vagues sous une lumière aurorale, est de celles-là. «Il y avait dans ce passage des enjeux de cinéma très forts. De plus, métaphoriquement, l’eau renvoie aux origines de l’humanité, elle a aussi le pouvoir d’ôter la vie et révèle la fragilité de l’existence humaine.» L’eau, l’air, le retour à la terre. La Française excelle dans la captation des éléments naturels et l’expression des sensations à l’écran, bien plus que dans des dialogues parfois trop écrits. Le plus puissant dans Réparer les vivants, ce sont les flottements après les chocs, les silences, la gestuelle des corps. Choix de casting judicieux, le couple de parents, interprétés par Emmanuelle Seigner et Kool Shen (ex-rappeur du groupe français controversé NTM), retranscrit cet enjeu à merveille. «Ils sont les seuls que j’ai castés pour les rôles!», confie la réalisatrice qui, dans le film, a une façon particulière de les filmer, de dos, avançant vers l’inéluctable tragédie. «Ils ont tous les deux une présence animale, physique, et ont interprété leurs personnages l’un en fonction de l’autre, en s’adaptant au jeu de l’autre. Les couples improbables sont souvent les plus riches, les plus évidents finalement.»

Les relations et les liens qui unissent les personnages servent également de moteur narratif au récit. Ainsi, des «personnages-relais», qu’ils soient docteurs ou employés de l’agence de greffe, assurent de belles transitions et une fluidité à l’ensemble. «J’ai réalisé mon film comme un récit-marathon, qui se tricote d’une personne à une autre», raconte la réalisatrice. Cette structure narrative qui épouse parfaitement le propos n’est pas sans rappeler son travail sur Suzanne, dont le récit était pour sa part elliptique, à l’image d’une héroïne spontanée et morcelée. «Comment reraconter des choses qui ont déjà été racontées avant? Cette question est essentielle. Le style, c’est ce qui fait la force d’un film. Mais même si la forme de mon film est sophistiquée, elle reste au service de l’émotion». Et, en effet, à l’instar de Suzanne, Réparer les vivants est un film que l’on prend en plein cœur, un film qui déborde d’émotions. «Au-delà du don d’organes, il y est surtout question de don de soi, de jusqu’où l’on peut se donner par amour», conclut la cinéaste.