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Cinéma

Frantz : Les vivants et les morts

Après Jeune et jolie et Une nouvelle amie, François Ozon est de retour avec Frantz, une œuvre surprenante sur l’après-guerre 14-18, le deuil, le pardon et la culpabilité. Présenté à la dernière Mostra de Venise, où l’actrice principale a été récompensée, le film contient l’essence de son cinéma: un cœur sombre et une passion pour les non-dits. Entrevue avec le cinéaste.

Il est difficile d’évoquer Frantz, le dernier film de François Ozon, sans en révéler les mystères. «Ça! Il ne faudra pas le dire!», plaisante à plusieurs reprises le réalisateur, rencontré lors de son récent passage à Montréal. Cela dit, le cinéphile qui connaît un tant soit peu la filmographie du Français ne sera aucunement surpris: le secret est un thème cher à Ozon. Que ce soit dans Huit femmes, Jeune et jolie ou encore Une nouvelle amie, pour ne citer qu’eux, ses personnages ont toujours quelque chose à dissimuler.

Photo : Jean-Claude Moireau
Photo : Jean-Claude Moireau

Dans Frantz, c’est Adrien (Pierre Niney), survivant français de la guerre 14-18, qui tait un passé difficile. Depuis la fin du conflit, il vient déposer des fleurs sur la tombe de Frantz, jeune soldat allemand décédé. Parfois, il pleure. Étonnée par la présence de cet homme à Quedlinburg, Anna (Paula Beer), la veuve de Frantz, va tenter d’en savoir plus sur la relation qui liait les deux hommes. «Je voulais faire un mélodrame, confie le cinéaste. Je les trouvais beaux et émouvants, ces personnages qui se débattent dans une période difficile, qui mentent, gardent des secrets.» La capacité de ces derniers à faire face à l’improbable, voire à complètement le transcender en l’intégrant à leur réalité, rappelle les héros typiques d’Ozon. Le film s’emplit ainsi de fausses pistes propres à son cinéma, qu’il s’agisse de dimension homoérotique, d’ambiguïtés, d’amours impossibles ou fantasmées. «C’est souvent le cas: les mensonges révèlent des désirs profonds.» Pousser les choses à l’extrême, c’est aussi ce qui permet à Ozon de confronter les spectateurs à des dilemmes moraux, et les pousse à se demander ce qu’ils auraient fait à la place des personnages. «Mon histoire est très vraisemblable. À l’époque, beaucoup de témoignages ont été recueillis sur des soldats ayant sympathisé pendant la guerre, par exemple.»

Photo : Jean-Claude Moireau
Photo : Jean-Claude Moireau

C’est une pièce de 1930 signée par Maurice Rostand qui a servi de point de départ à Ozon. «J’ai vite découvert qu’un cinéaste l’avait adaptée avant moi, et qui c’était? Ernst Lubitsch! Je voulais laisser tomber. Comment passer après lui?» Le film de 1932, Broken Lullaby, est d’ailleurs l’un des seuls drames de Lubitsch, plus connu pour ses comédies. «Il ne savait pas qu’il y aurait une Seconde Guerre mondiale. Quand on voit le film aujourd’hui, c’est un peu ironique, car c’est un film de réconciliation, pacifiste, avec une fin heureuse. Il fallait raconter l’histoire d’une autre manière.» Ozon choisit alors d’abandonner le point de vue du jeune Français pour celui des vaincus et de cette femme allemande. «Je voulais que le spectateur soit dans la position d’Anna, qu’il se demande pourquoi Adrien vient en Allemagne, quelle était sa relation avec Frantz. Tout à coup, ça changeait complètement la perspective du film.»

Photo : Jean-Claude Moireau
Photo : Jean-Claude Moireau

Le réalisateur commence à écrire le scénario après les attaques de Charlie Hebdo, à l’aube de l’année 2015. «On sentait une crispation identitaire en France. Tout le monde chantait La Marseillaise, se la réappropriait dans un esprit de rassemblement. En fait, en écoutant ce chant, on s’aperçoit que les paroles sont d’une violence incroyable!» Le film connaît un grand succès dans une France post-Bataclan abîmée et pessimiste: 11 nominations aux César (il a d’ailleurs remporté le trophée pour la meilleure photographie), plus de 600 000 spectateurs en salle, les critiques globalement bonnes. «J’ai senti que le film touchait quelque chose avec tout ce qui se passe dans le monde: la montée du nationalisme, Trump élu, le Brexit. Même s’il se passe en 1919, il fait écho à notre époque», confie le réalisateur.

Photo : Jean-Claude Moireau
Photo : Jean-Claude Moireau

Élégiaque, le film porte tout du long une grande douleur, qu’il exprime dans des instants de langueur, mélancoliques, où l’on y récite Verlaine, joue du violon, observe les feuilles mortes.

À plusieurs reprises, le film passe du noir et blanc à la couleur. «Les passages en couleur dans le film sont émotionnels. J’avais la volonté d’aller vers quelque chose de l’ordre de la sensation et du ressenti», précise Ozon. Quant au noir et blanc, s’il semble d’emblée traduire le deuil des personnages, il s’agissait surtout d’une façon pour lui de rendre la reconstitution de l’époque plus authentique. «Toute notre mémoire de cette époque est en noir et blanc.»

Photo : Jean-Claude Moireau
Photo : Jean-Claude Moireau

Plus encore qu’un film sur la coexistence entre la vie et la mort, Frantz est un film sur leur entre-choc. Que se passe-t-il quand les deux se rencontrent? Comment se nourrissent-ils? D’ailleurs, la pulsion de vie qui irradie le film n’est peut-être pas étrangère à l’enthousiasme général. Pour Ozon, il était évident que le personnage féminin devait s’en sortir. «Il y a une force de vivre en elle, une volonté de tourner la page. Elle a traversé les épreuves, a suivi un chemin de désillusion, et a appris ce qu’était la réalité. Les choses commencent pour elle.»

En salle le 7 avril

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