Chuck : le boxeur qui saignait beaucoup
Cinéma

Chuck : le boxeur qui saignait beaucoup

Avec Chuck, Philippe Falardeau s’aventure dans le film de boxe, presque un genre en soi. Le long métrage porte sur la vie de Chuck Wepner et s’avère être un mélange de roman signé John Fante et de déchéance à la façon disco.  

C’est un Philippe Falardeau visiblement heureux, un brin fatigué, mais toujours agréable que nous retrouvons à la Cinémathèque québécoise, en pleine tournée médiatique pour son dernier effort consacré à la vie d’un boxeur new-yorkais. Un film funky et rythmé.

Celui qu’on surnommait «the bleeder», en raison de sa forte propension à saigner durant les combats, a eu une vie haute en couleur et en événements drolatiques et dramatiques. Dramatique parce qu’il a sombré dans le stupre et qu’il s’est finalement fait coincer avec une cargaison de 120 kilos de cocaïne au mitan des années 1980 (forfait pour lequel il sera condamné à dix ans de prison). Et drolatique car il est un personnage coloré qui s’est aussi bien battu avec un ours, qu’avec George Foreman ou encore avec la légende de la lutte André Roussimoff dit André le géant. Allez voir les archives de ces combats, c’est plutôt jouissif!

«Chuck Wepner était présent lors du tournage et c’est un personnage véritablement plus grand que nature, dit le réalisateur. Par exemple, si je suis en taxi avec lui à New York et que la conversation ne porte pas sur lui, en 30 secondes il va s’assurer que celle-ci bifurque. C’est une personne divertissante et très charismatique. Lors de la période de questions au Festival du film de Toronto, il nous a fait un numéro pas possible!»

La vie de Chuck Wepner est celle d’une certaine Amérique. Fils d’immigré aux origines multiples (allemandes, biélorusses, ukrainiennes), il apprend tôt à se défendre avec ses poings dans la ville de Bayonne, au New Jersey. C’est ce qui va faire de lui un boxeur professionnel dès 1964 après avoir passé plusieurs années dans l’armée. Sans jamais avoir été un grand pugiliste, il avait toutefois une capacité hors du commun à encaisser les coups et à demeurer debout au centre du ring.

Le film se situe pendant et après son mythique combat contre Mohammed Ali, le 24 mars 1975 à Cleveland. Son plus haut fait d’armes survient lors du neuvième round alors qu’il réussit à mettre «the greatest» au tapis. Le film raconte l’obsession qu’il a nourrie pour le personnage de Rocky, directement inspiré de sa vie. Sylvester Stallone aurait en effet regardé ce combat et aurait convié Wepner tout de suite après pour qu’il lui raconte sa vie. Il a par la suite écrit ce qui allait devenir un film culte.

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Chuck dépeint la montée et la descente aux enfers du boxeur américain. Sous les traits de Wepner, il y a le grand Liev Schreiber (également producteur du film), qui a porté le projet à bout de bras pendant plusieurs mois avant de trouver en Falardeau son réalisateur idéal.

«Lorsque j’ai reçu le scénario du film, je l’ai dévoré et le lendemain matin je portais encore l’histoire en moi, avoue le réalisateur. Après deux appels téléphoniques avec Liev, qui avait adoré le côté humaniste de mon film Monsieur Lazhar, on avait un projet en bonne et due forme. C’était ce côté humain qu’il voulait insuffler à Wepner. On voit très bien dans le film que Chuck veut être aimé en tout temps même quand il faute vis-à-vis sa femme.»

En femme trompée, on retrouve l’exceptionnelle Elisabeth Moss, qui a agi comme une révélation pour le cinéaste originaire de Gatineau. Naomi Watts est aussi au générique et l’inénarrable Ron Perlman (La guerre du feu, Hellboy) interprète le coach et gérant du pugiliste. C’est une distribution qui a de la classe pour un film qui a, au final, bénéficié d’un modeste budget.

«Les contraintes de temps et de budget ont scellé notre histoire d’amitié entre Liev Schreiber et moi. C’est un acteur de théâtre à la base et il a besoin de tout décortiquer quand il joue. Le matin, lorsque je le croisais au maquillage – où il restait assis en moyenne quatre heures pour se transformer en boxeur du New Jersey -, je ne savais plus si je discutais avec Chuck ou avec Liev!»

Une histoire d’amitié qui se manifeste à l’écran dans un genre auquel Falardeau nous a peu habitués dans ses précédents films.  Pour le principal intéressé, ce film est la continuation d’une filmographie qui s’est toujours intéressée aux parcours cahoteux, aux personnages forts et balafrés, avec une touche d’américanité.

«La moitié gauche du frigo présentait un chômeur ingénieur qui n’avait pas vraiment envie de travailler, Congorama présentait la trajectoire d’un usurpateur belge, C’est pas moi, je le jure! s’intéressait à un jeune garçon avec des pulsions morbides et une envie de se suicider… Mes personnages ont toujours eu des rapports tordus et la commune tendance d’être des antihéros.»

Chuck Wepner est cet antihéros que l’Amérique se plaît à ériger, mais qui termine souvent sa course seul. Il représente un mythe: l’homme fort qui s’est construit à force de sang et de coups. Falardeau réussit à bien dépeindre sa trajectoire avec l’ambiance, la musique et la réalité sociale de l’époque. Un film qui se déguste aussi bien qu’une folle soirée en bonne compagnie entre deux concerts de Donna Summer.