Un sac de billes : Au creux de la main
Cinéma

Un sac de billes : Au creux de la main

Succès lumineux de l’hiver en France, Un sac de billes rebondit au pays avec deux distingués capitaines, le Montréalais Christian Duguay à la réalisation et un certain Patrick Bruel en patriarche bienveillant. Rencontre avec le second, Québécois d’adoption.

On oublie souvent que le jeu est apparu dans la vie de Bruel avant la chanson. Cela fera bientôt 40 ans qu’il disparaît à l’écran – voir Le coup de sirocco, en 1979. «Le cinéma, c’est une grande partie de ma vie. Mais je ne serais pas l’acteur que je suis sans avoir levé mes inhibitions devant public», admet l’artiste. Et l’année cinéma a très bien démarré pour lui, avec quelque 1,3 million de Français qui se sont approprié Un sac de billes, malgré son sujet délicat. «Pourquoi une autre adaptation du livre de Joseph Joffo? Tout le monde l’a lu.» Tout le monde? «J’avais vu le film qu’en avait tiré Jacques Doillon [en 1975], mais plus j’y pensais, plus je réalisais qu’il nous fallait rejoindre les nouvelles générations.» Des jeunes qui semblaient d’ailleurs bien mal connaître la seconde Guerre mondiale, lorsque rencontrés en classe pour la promotion du film. «On leur a fait ça simplement parce qu’ils étaient Juifs?», s’étonnaient-ils.

Photo : Les Films Séville
Photo : Les Films Séville

Un sac de billes, c’est la petite histoire (vraie!) dans la grande, la Shoah racontée par Joseph (Dorian Le Clech), 10 ans, forcé de quitter les siens dès 1942 avec son frère Maurice (Batyste Fleurial Palmieri), 12 ans, pour se réfugier en zone libre, là où l’armée allemande n’a pas encore le plein contrôle de la France. «Le prisme de l’enfance permet d’explorer la dureté et la violence en même temps que l’insouciance et l’ensoleillement.» Les drames sur le sujet abondent, de La liste de Schindler au Pianiste. «Mais ce regard d’enfant permet de tirer le film vers la lumière, à l’instar de La vie est belle, qui était un petit chef-d’œuvre, à mes yeux. La barre était haute, mais Christian Duguay a réussi quelque chose de très émouvant.» Le réalisateur de Jappeloup a aussi respecté la condition sine qua non de Bruel: recruter d’excellents enfants acteurs. «Et que Christian soit Québécois ne gâche rien pour moi. J’ai une grande affection pour tout ce qui touche de près ou de loin le Québec.»

Photo : Les Films Séville
Photo : Les Films Séville

Un piège récurrent des films de guerre (ou sur celle-ci), c’est la tentation de l’acteur à vouloir porter le poids de la fin dès le début. «Dans la scène initiale, au salon de coiffure, si je peux tenir tête et revendiquer mon judaïsme haut et fort devant les enfants et les clients, ce n’est pas parce que je suis plus malin que les autres, mais parce que j’ignore tout de l’avenir.» Reste cet effet miroir, entre l’épisode du barbier et celui où l’enfant clame sa fierté d’être ce qu’il est. «Soyons fiers de nos racines, oui, mais sans être inconscients.» Car ce qui inquiète Bruel, ce sont les parallèles à tracer entre hier et aujourd’hui. «C’est une boucle sans fin. Le durcissement de l’Europe, la montée du nationalisme, les remous de la crise économique en France comme en Amérique… C’est fou! La première fois, on pouvait feindre l’ignorance, mais les schémas se répètent. Et fermer les yeux devrait être interdit!»

Photo : Les Films Séville
Photo : Les Films Séville

Tristement, le tournage a aussi connu des soubresauts entre le passé et le présent, entre autres au moment de capter la scène, très prenante, où Joseph apprend à recevoir la gifle qui pourrait lui sauver la vie. «C’était en novembre 2015. Le jour des attentats, à Paris, mes enfants étaient dans le stade avec leur mère. Le lendemain, je prenais un avion pour les serrer dans mes bras et leur expliquer l’inexplicable. Quelques jours plus tard, je me retrouvais sur le plateau, en 1942, avec deux autres enfants dans mes bras, pour leur expliquer l’inexplicable. Toute l’équipe était bouleversée, et cette grande fébrilité nous a portés pour le reste de l’aventure.» Heureusement, il y a encore moyen de tenir la vie au creux de la main, comme la plus précieuse des billes.

Et Barbara?

Au Québec ce printemps pour chanter Barbara, dans les sillons de son album hommage Très souvent, je pense à vous…, Bruel demeure convaincu que l’œuvre de la dame en noir éclaire toujours notre monde. «Il y avait un caractère visionnaire dans ses chansons. Et ses thèmes – le temps qui passe, l’amour destructeur, voire impossible, la douleur de l’enfance – demeurent universels et intemporels, tout comme son engagement d’ailleurs.»

Il entonne pour preuve quelques vers de Perlimpinpin, troublants d’écho: «Pour qui, comment, quand, et pourquoi? Contre qui? Comment? Contre quoi? C’en est assez de vos violences. D’où venez-vous? Où allez-vous? Qui êtes-vous? Qui priez-vous? Je vous prie de faire silence.»

Celle qui le surnommait avec tendresse «l’enfant roi» aurait sans doute apprécié cet élan de transmission. «On est là pour ça. C’est le fondement de notre vie, non?»

Un sac de billes
Sortie en salle le 16 juin 2017