Ne manquez rien avec l’infolettre.
Cinéma

Le problème d’infiltration : Quand le vernis craque

Entre deux poses pour la couverture, l’acteur Christian Bégin et le cinéaste Robert Morin, qui travaillent pour la première fois ensemble, ont sondé avec nous Le problème d’infiltration. Film disséquant la laideur dans ses banlieues les plus intimes, il sera présenté en clôture de Fantasia.

Croyez-le ou non, mais Christian Bégin n’avait vécu que des one night stands avec le septième art jusqu’à aujourd’hui, tantôt chez Érik Canuel (La Loi du cochon, Nez rouge, Cadavres), tantôt l’an dernier dans 9, le film et La chasse au collet. «J’ai adoré vivre l’aventure d’un film de la première à la dernière scène. J’ai accueilli ce rôle avec gratitude, d’autant plus que j’ai une admiration sans bornes pour le cinéma de Robert Morin. Parce que j’aime les gens qui ne marchent pas dans les sentiers balisés, les têtes de cochon, les empêcheurs de tourner en rond.»

Un air de famille avec le réalisateur de Petit pow! pow! Noël, peut-être? «Sûrement que je me reconnais là-dedans: l’entêtement, la résistance, la liberté aussi.» Bégin n’était pourtant pas pressenti pour incarner Louis, ce chirurgien dédié au sort des grands brûlés qui, confronté à un patient amer (Guy Thauvette) qui intente une poursuite contre lui, voit sa vie rangée avec femme (Sandra Dumaresq) et enfant (William Monette) parfaits se déconstruire en une journée. Morin lui-même se réjouit du flash d’un de ses collègues, après qu’un de ses chums eut refusé le rôle: «Christian Bégin, c’était parfait! D’une part, c’est un excellent comédien, j’ai vu des shows de sa gang [Les éternels Pigistes]. Et puis, il part avec un capital de sympathie, comme mon personnage avec sa fondation des grands brûlés. C’était le fun de jouer avec son image publique de bon vivant. C’est Curieux… qui devient Furieux Bégin!»

Le principal intéressé en fut le premier surpris. «Mon personnage public est très polarisant, les gens l’aiment ou le détestent. J’ai déjà eu des menaces de mort pour mes prises de position.» Mais il comprenait où le cinéaste voulait le mener. «Il fallait que le personnage puisse se transformer, et qu’a priori on lui donne le bon Dieu sans confession. Qu’il puisse ensuite y avoir cette métamorphose, cette descente aux enfers complète.» De victime dans la première scène, on découvre qu’il peut lui aussi se déshumaniser, et Bégin a lu beaucoup sur les pervers narcissiques pour s’y préparer. Aussi auteur de théâtre – il en est à écrire son premier roman –, l’artiste a bien sûr interrogé le scénariste en amont du tournage, mais une fois sur le plateau, Bégin l’a encouragé à faire confiance à ce qu’il avait écrit: «Ne joue plus avec l’objet, tu risquerais de le dénaturer, mais joue avec la forme, l’environnement.» Il a ainsi «sauvé le film» à quelques reprises, aux dires de Morin.

Robert Morin et Christian Bégin, photo : John Londono / Consulat
Robert Morin et Christian Bégin, photo : John Londono / Consulat

Miroir, miroir 

Pensé comme un ballet expressionniste en plusieurs actes, aux mouvements de lumière insidieux, avec des plans-séquences trafiqués à la Birdman qui ont demandé un rare abandon à Christian Bégin, Le problème d’infiltration porte assurément la marque du formaliste qu’est Robert Morin, même s’il assure ne pas avoir de signature. «Le cinéma, c’est mon jouet, une façon de m’amuser avant de mourir. Mon prochain film sera un wildlife, mais ça ressemblera pas à Walt Disney, c’est sûr. Les codes de départ vont être là, comme ils sont là avec l’expressionnisme, même si on n’est pas nécessairement dans du Murnau.»

Le déclic s’est opéré quand il s’est demandé ce qu’un Fritz Lang ou un F. W. Murnau feraient avec les moyens d’aujourd’hui, eux qui n’ont connu ni la couleur ni le CGI, pas plus que ces «plans-séquences qui enferment les gens dans le temps.» Pour le cinéaste, l’art doit d’abord être conceptuel avant d’être narratif. N’empêche, ayant vécu à l’époque des grands tyrans, les expressionnistes auraient sans doute aimé réfléchir au narcissisme exacerbé du troisième millénaire. «Aujourd’hui, il y a encore des dictateurs, mais la démocratie a noyé l’idée du tyran, avance Morin. Par contre, on l’a remplacée par des personnages narcissiques. Le web a amplifié le Narcisse en chacun de nous. Mais il y en a qui sont pathologiques. Tout leur univers part d’eux-mêmes. Comme Guy Turcotte ou les gars qui mettent le feu à leur maison, avec leur famille dedans. Quand quelque chose leur échappe, c’est une explosion, un système solaire qui éclate, comme ils sont des satellites d’eux-mêmes.»

On pourrait croire que de vouloir toucher à cette part sombre de soi-même a de quoi effrayer un acteur, mais pas Christian Bégin – enfin, plus maintenant. «C’est mon ami Normand D’Amour qui m’avait rappelé, alors qu’on jouait dans la pièce La société des loisirs, qu’on était là pour faire semblant. Je jouais un personnage obsédant, pour lequel je me mettais dans tous mes états, et ça aurait été facile de tomber là-dedans pour le film de Robert, parce que c’est quand même dark! Mais j’ai réussi à me préserver de ça.» Même s’il n’y a rien de rassurant à explorer sa laideur intérieure – à l’inverse du concept édulcoré de la beauté intérieure. «Elle nous habite tous, c’est ça qui est terrifiant. Bien sûr, on ne va pas tous flipper et perdre les pédales, mais ce monstre-là, on le porte en nous. Rien ne nous dit qu’on est à l’abri.» Dès lors qu’on s’en prend à son système de valeurs, aussi illusoires soient-elles, le vernis de Louis craque sous la pression d’une chanson rap ou d’un vin bouchonné.

«C’est voulu comme ça, d’avouer Morin: sympathie, neutralité graduelle, puis antipathie. C’est la courbe inverse de Nosferatu et de M le maudit. Dans les deux cas, ces personnages-là sont d’abord présentés comme des monstres. Et à la fin, on a pitié d’eux. Alors que dans mon cas, le monstre, il n’éveille pas la pitié, il est épeurant. C’est plus Shining que Nosferatu.» Son acteur salue d’ailleurs ce film qui se distingue dans sa filmographie, aux côtés d’un Quiconque meurt, meurt à douleur. «C’est un objet unique et en même temps son film le plus accessible depuis longtemps. Quand je l’ai vu, mon premier réflexe, absolument narcissique, a été de me regarder. J’ai-tu bien fait ma job? C’est un des films les plus oppressants qu’il m’a été donné de voir, mais ce qui me réjouit, c’est que j’ai fini par oublier que c’était moi à l’écran. J’ai été happé par le vortex du film. Tout ça grâce au talent de Robert.»

Le problème d’infiltration 
Sortie en salle le 25 août
En clôture du festival Fantasia le 2 août

Viens voir les comédiens 

Tel était le titre d’une lettre ouverte signée par Christian Bégin, parue dans le journal Voir en 2002, et qui l’a suivi de nombreuses années – entre autres sur le plateau de Tout le monde en parle. Quinze ans plus tard, à la une du Voir, toujours, comment mesure-t-il le chemin parcouru?

«Beaucoup de gens m’en ont tenu rigueur. Mais le temps fait bien les choses. Quand j’ai revu l’extrait aux Enfants de la télé, je me suis trouvé insupportable. Depuis, tout a bougé, et moi aussi. Je ne redirai jamais ce que j’ai dit de la façon dont je l’ai dit. Parce que ça visait des individus. Dans notre industrie et notre monde, il y a encore ces questions-là, sur la façon dont on crée des icônes, pour les consommer et les jeter ensuite. Beaucoup de gens à l’époque ont vu ça comme un débat acteurs contre humoristes, alors que j’ai pratiqué le métier d’humoriste de nombreuses années.

Dans la vie, je suis multitasking. Ça ne pourrait pas être autrement. Malheureusement, je suis, à certains égards, inassouvissable. C’est quelque chose qu’il me faut apprendre: à 54 ans, on commence à penser en fonction du temps qu’il nous reste. Il me faut accepter que je ne peux pas tout faire. J’ai commencé cet été un show qui s’appelle Y’a du monde à messe, à Télé-Québec, et j’avais jamais fait ce type d’animation-là. C’est fantastique de constater qu’après 30 ans de métier, j’ai bâti une boîte à outils dans laquelle je peux piger et qui me permet de pas me sentir imposteur.

Récemment, sur la page Facebook de l’émission, quelqu’un évoquait justement ma lettre d’il y a 15 ans: «Comment ça se fait que vous vous retrouvez là, vous êtes pas un animateur?» Mais j’ai jamais écrit que chacun devait rester dans une boîte! Ça fait 10 ans que j’anime Curieux Bégin; j’ai commencé à la télé comme animateur à Télé-Pirate ; le premier Gémeaux que j’ai gagné, c’en est un d’animation, même pas de jeu. Si je suis pas blasé, c’est parce que je me suis justement arrangé pour pas qu’on m’enferme dans une boîte. C’est pour ça que je sens une fraternité d’esprit avec Robert.»

Obtenez jusqu’à 40% de plus pour votre prochaine sortie