(L'autre) école de la vie
Cinéma

(L’autre) école de la vie

Le réalisateur Francis Leclerc a toujours coscénarisé ses longs métrages. Son allié du moment s’appelle Fred Pellerin. Un duo de choix pour s’avancer, Pieds nus dans l’aube, en terrain connu: celui de l’enfance, celle de Félix, patriarche de la chanson québécoise.

Il va sans dire que leur premier contact avec Félix Leclerc, non pas l’homme, mais l’écrivain derrière ce roman phare qu’est Pieds nus dans l’aube, n’a pas été du même ordre. «Moi, c’était au cégep, se souvient Pellerin. J’étais inscrit en “tu checkeras plus tard ce que t’as le goût de faire”, et j’ai découvert la québécitude des Félix, Godin, Vigneault. Je cruisais les bibliothécaires pour avoir le droit d’amener plus de livres la fin de semaine, je dévorais tout. Pis Pieds nus dans l’aube, ça n’a rien perdu de son lustre, au contraire, ça prend de la dorure!» Aussi étonnant que cela puisse paraître, le fils de Félix, lui, n’a rencontré l’auteur qu’après sa mort. «J’ai tout lu l’année qui a suivi. J’avais 16 ans. Je savais qu’il écrivait, mais la lecture, c’était pas mon fort. Et il était pratiquement retraité de la musique. Son dernier spectacle, j’avais 6 ans, c’était avec Claude Léveillée à l’île d’Orléans.»

Francis Leclerc, photo : Dominic Gauthier
Francis Leclerc, photo : Dominic Gauthier

Il reconnaît avoir attendu de se forger un prénom pour adapter les écrits du paternel. «Heureusement, je n’ai pas choisi la chanson. Mais sans doute ai-je ce talent de raconter des histoires, comme lui. Je me suis dit: ça fait longtemps qu’il est mort, il nous a laissé cette matière-là, alors prenons-la et poussons-la plus loin.» Le conteur de Saint-Élie renchérit: «Quand on s’est mis à flirter pour travailler ensemble, j’avais peur, parce que ça prend tout un front de bœuf pour aborder Félix. Mais comme Francis me parlait du roman de son père, ce n’était plus l’œuvre d’un intouchable. Tout à coup, c’est comme si on n’était plus invités chez Félix par la galerie, mais par la véranda, avec la permission de garder nos souliers dans la cuisine!»

Pour qui n’aurait pas lu l’œuvre originale sur les bancs d’école, rappelons l’âme du récit – même si Leclerc et Pellerin ont bien sûr pris quelques libertés pour accentuer l’arc dramatique et fusionner quelques personnages. Le jeune Félix (Justin Leyrolles-Bouchard), 12 ans, y vit son dernier été à La Tuque, avant son départ pour un collège d’Ottawa. Au village, gravitent autour de lui ses frères et sœurs, sa mère (Catherine Sénart) et son père (le fidèle Roy Dupuis, «mon noyau, avant même d’écrire», d’avouer Leclerc), son oncle Richard (Guy Thauvette), le forgeron (Claude Legault), le barbier (Mickaël Gouin) et une certaine Garde Lemieux (Marianne Fortier), qui lui fait tourner la tête. Sans oublier Fidor (Julien Leclerc), ce nouvel ami dégourdi issu d’une famille pauvre, qui fréquente «l’autre école», la buissonnière, celle de la nature et de la vie à la dure.

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«Si vous pensez que c’est Le p’tit bonheur et mon père avec une guitare, vous allez être déçus, prévient Leclerc. C’est un film scandinave, avec quatre saisons, et sa simplicité me plaît. Ça peut toucher tout le monde qui a eu 12 ans.» Au fond, on nous présente l’homme avant qu’il ne devienne l’artiste, pour mieux toucher à l’universel. Petits deuils et grands émois jalonneront «cette année où il découvre l’amitié, la nuque d’une femme, les rapports de force entre deux sociétés, avec la fête chez les Anglais», précise Pellerin. «Notre job, c’était d’équiper Félix pour qu’il soit capable de partir tout seul en train.» Quant aux Anglais, qui n’étaient alors pas très populaires, le cinéaste s’est permis un léger révisionnisme. «Le Félix que je dépeins, il défend les Anglais, contrairement à Fidor. Avant sa mort, quand il a relu son œuvre, mon père s’est dit: “Je les haïssais donc ben!” Et il a réalisé à quel point ce n’était pas nécessaire… C’est comme un Félix de 74 ans que j’ai saupoudré sur le Félix de 12.» Tourner aujourd’hui dans sa langue constitue déjà pour Francis un geste politique. Ce à quoi Fred ajoute: «Oui, il faut la chanter, l’écrire, la diffuser. Si tout d’un coup, c’est le fruit le plus beau du panier, c’est dans celui-là qu’on va mordre.»

Campée dans la Mauricie des années 1920, cette sensible chronique d’enfance a été essentiellement tournée… au Village québécois d’antan de Drummondville. «J’ai rien contre les gens de La Tuque, explique le réalisateur d’Un été sans point ni coup sûr, mais la maison familiale n’existe plus, le Manoir aux Anglais non plus. Avec la directrice artistique Marie-Claude Gosselin, on a fait en sorte de ne pas se sentir coincés dans un seul décor. C’était très important, l’espace, la nature.» Il y a d’ailleurs «une portion western» magnifique, filmée au parc de la Jacques-Cartier, qui évoque le canton Mayou, «au pays des ours, des bleuets et du vent neuf», là où Félix apprend à embrasser la forêt. À l’autre bout du spectre, il y a l’appel de la modernité, avec cette scène d’anthologie de l’oncle Rodolphe, sous les traits d’un Robert Lepage semblant tout droit sorti de la LNI. «Je voulais le Robert des débuts, confie Leclerc, quand il jouait Vinci avec ses lampes de poche et ses galons à mesurer. Il a été majeur dans mon parcours. À 24 ans, j’avais suivi sa troupe pour adapter Les sept branches de la rivière Ota. Ç’a été un gros déclic pour moi. Et trois ans après, je tournais mon premier long, Une jeune fille à la fenêtre, et il était mon conseiller.»

Fred Pellerin, photo : Marie-Reine Mattera
Fred Pellerin, photo : Marie-Reine Mattera

S’ils s’attellent à de nouveaux projets – l’un adaptera le roman Le plongeur et l’autre planche sur un scénario autour de sa sorcière «arracheuse de temps» –, les deux ont éprouvé une grande joie à travailler ensemble. «On partage plusieurs valeurs, s’anime Francis. Comme Fred est aussi un fils de Félix, je me reconnais quand il parle du pays.» S’invitent à table l’identité, le territoire, la culture et l’appartenance. «Quand j’ai réalisé Mémoires affectives, mon personnage représentait un Québec complètement perdu. Tous ceux qui l’aidaient à se souvenir venaient d’ailleurs, un Africain, une Libanaise. Ça résonne toujours en moi. À la fin [très touchante!] de Pieds nus dans l’aube, Martin Léon, un autre fils de Félix, interprète Tu te lèveras tôt. Il chante le pays, ce qui s’en vient pour Félix. Ce n’est pas une œuvre politique, mais je serais heureux si ça pouvait brasser les plus jeunes sur d’où l’on vient.» Est-ce possible d’y arriver sans verser dans la nostalgie? Son ami conteur s’en défend: «La nostalgie, c’est à un millimètre de l’idéalisme. Pourquoi on se donnerait pas encore le temps de rêver à inventer des villages?»

Pieds nus dans l’aube
Sortie en salle le 27 octobre

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