Gabriel et la montagne : Faire revivre le mort
Cinéma

Gabriel et la montagne : Faire revivre le mort

C’est l’histoire d’un jeune homme utopiste dont la trajectoire s’est abruptement interrompue dans le massif de Mulanje au Malawi. Le Brésilien Fellipe Barbosa livre ici un film rempli de vérité pour rendre un ultime hommage à un ami qui s’est endormi à jamais. Conversation avec un cinéaste-sorcier.

Le 5 août 2009, non loin du pic Sapitwa, le cadavre de Gabriel Buchmann est retrouvé par deux agriculteurs. Il avait 23 ans, s’apprêtait à poursuivre de brillantes études d’économie à UCLA (Université de Californie à Los Angeles) et venait de faire le tour du monde en solitaire pour mieux comprendre les conditions de vie des plus déshérités. Gabriel s’était débarrassé de son guide pour aller à la rencontre de cette montagne qui, en langue locale chichewa, signifie n’y va pas. Pourquoi Buchmann a-t-il pris un risque aussi frondeur? Se sentait-il tout simplement immortel à la fin de cette odyssée africaine?

«J’ai moi aussi voyagé en Afrique et cela a été un choc joyeux, nous explique Fellipe Barbosa en direct de Rio de Janeiro. J’ai compris les sentiments sur lesquels Gabriel discourait dans sa correspondance. Une grande énergie un peu naïve l’habitait. Je me souviens que plusieurs de nos amis pensaient que Gabriel avait été assassiné… Je me suis rendu compte qu’il y avait beaucoup de préjugés sur ce coin du monde. C’était l’occasion de faire une cartographie humaine de ce continent et de se rendre compte qu’on a beaucoup plus en commun avec l’Afrique que l’on croit.» 

photo Mauro Pizzo
photo Mauro Pizzo

Il n’y a jamais de réponses dans le film de Barbosa, et c’est tant mieux. Il y a toutefois toujours des pistes d’interprétation et des réflexions des compagnons de route sur l’ami du réalisateur. Le procédé est fascinant: le film reprend la même route que Gabriel et se concentre sur les derniers 70 jours du voyageur. En chemin, il fait jouer et témoigner les réelles rencontres de celui-ci. On chemine ainsi sur les traces de Buchmann et nous faisons SON voyage avec les amis qu’il s’est fait et qui parlent au présent de leurs impressions sur ce voyageur mystérieux. Les seuls acteurs étant évidemment Joao Pedro Zappa qui incarne Gabriel et Carol Abras dans le rôle de son amoureuse.

«Le travail avec les amis africains de Gabriel s’est fait très naturellement, explique Fellipe Barbosa. J’ai compris que de tourner avec les réelles personnes rencontrées par Gabriel était la seule façon de faire le film, je ne pouvais pas faire de casting dans quatre pays différents. Ils m’ont beaucoup aidé sur le plateau pour reconstituer les événements et aussi pour négocier avec les gens sur place. La seule personne qui a été difficile à convaincre est le dernier guide que Gabriel a eu, et c’est attribuable à l’aspect émotif de ce tournage. Au cours des répétitions, il voulait sans cesse réécrire l’histoire et ne pas laisser Gabriel partir seul vers la funeste montagne…»

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C’est pendant 72 jours de tournage et sur plus de 6000 kilomètres qu’une équipe d’une vingtaine de personnes a fabriqué ce film. Le comédien Joao Pedro Zappa a tourné avec les vêtements et les sandales de Gabriel et ils ont filmé dans les chambres d’hôtel habitées par Gabriel Buchmann. Gabriel et la montagne est teinté par une démarche documentaire et influencé par des cinéastes tels que Jean Rouch ou encore Agnès Varda. Il y a dans ce film une forme de spiritualité. Le réalisateur tente de comprendre cette ultime expédition. C’est un exercice de cinéma comme un exorcisme et sans aucun cynisme.

«La montagne est une façon de se sentir plus proche de Dieu et je pense que c’est quelque chose que j’ai appris de Gabriel, dit Barbosa. La seule façon de redonner vie à Gabriel était avec une fiction. Tout au long du tournage, j’avais l’impression de faire un travail spirituel pour aider Gabriel à comprendre ce qui lui était arrivé. Gabriel est mort d’hypothermie. C’est une mort douce en s’endormant. Je crois qu’il n’a pas compris qu’il ne se réveillerait jamais.» 

Voilà un film habité par la présence du défunt. Lors du tournage, le réalisateur brésilien sentait la bienveillance de Gabriel. Comme l’histoire de ce gant retrouvé miraculeusement à l’endroit où Gabriel est mort, lors de la dernière journée de tournage. Il fallait tourner la scène inaugurale du film où les paysans le retrouvent endormi sous un rocher. Sur place, on avait besoin de gants puisque les originaux de Gabriel avaient été égarés par la production. Au moment de tourner, comme par magie, l’un des membres de l’équipe a retrouvé un gant sur les lieux de son décès, sept ans après sa mort.

Toute l’équipe était médusée et Gabriel semblait faire un ultime signe, un sourire venu d’en haut de la montagne Sapitwa. 

À voir au FNC le 6 octobre et à l’affiche partout au Québec le même jour.

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