Blade Runner 2049 : Le rêve éveillé
Cinéma

Blade Runner 2049 : Le rêve éveillé

Le premier Blade Runner est un classique incontournable, un film adulé tout autant pour sa poésie visuelle que son histoire et sa musique révolutionnaire. Il va sans dire que pour le cinéaste Denis Villeneuve, la tâche de réaliser une suite à ce chef-d’œuvre portait un énorme poids. Il nous parle de cette seconde visite dans un univers déchiré et mythique.

Denis Villeneuve, réalisateur montréalais maintenant dans les rangs des cinéastes les plus convoités par les studios hollywoodiens, n’est assurément pas un homme qui se plaît à chômer. Enchaînant les projets de taille sans cesse croissante, il livre maintenant, moins d’un an après la sortie de l’acclamé Arrival, son Blade Runner 2049. Ce projet de suite, qui devait d’abord être mené de front par le réalisateur de l’original, Ridley Scott, n’a pas atterri par hasard entre les mains de Villeneuve: «Quand Ridley a fait le premier, c’était à l’époque de Star WarsIndiana Jones, on dirait que tout était des trilogies… Dans Blade Runner, il y avait beaucoup de potentiel pour poursuivre l’histoire. Au final, ç’a foiré avec la production, il s’est brouillé avec les producteurs, ç’a été un tournage très, très dur. L’idée d’une suite est morte là. Récemment, une équipe de producteurs a réussi un tour de force en sécurisant les droits et a remis le projet en branle, en demandant à Ridley [s’il voulait le réaliser]. Il était beaucoup trop occupé et a plutôt décidé d’aller vers Prometheus. Mais en parallèle, Harrison Ford insistait pour que le projet se fasse le plus rapidement possible. T’sais, à 73 ans, le temps n’a plus la même valeur. Alors, un peu pris entre les deux, ils m’ont contacté et m’ont dit: “On veut te rencontrer quelque part, il faut que personne ne nous voie et que personne ne sache qu’on se rencontre.” Ils m’ont tendu une enveloppe dans un café du Nouveau-Mexique, pis c’était le scénario de la suite de Blade Runner qu’il y avait dedans. Je peux même pas te dire l’émotion que j’ai eue en lisant ces mots-là sur la couverture!»

bladerunner2

C’était, il faut le dire, une fantastique mauvaise idée. Retoucher à un film aussi légendaire vient avec son lot d’anticipation tant du côté des fans que de la critique, et ce fait n’a pas échappé à Villeneuve. Bien qu’il y ait vu, après une première lecture, un film fort aux idées puissantes, il était toujours hésitant. «C’est un de mes films préférés à vie. Tu ne veux pas être celui qui l’a échappé, tu comprends! Mais là, j’ai eu une petite voix qui m’a dit: “Hey. Y a quelqu’un qui va le faire. T’as-tu vraiment envie que quelqu’un fuck it up?” Ça peut avoir l’air arrogant, comme ça. J’en ai refusé des films de grande ampleur, parce que le scénario ne me semblait pas assez fort. Ça, artistiquement, ça valait la peine de tout risquer pour le faire. Si tout foirait, au moins, ça avait du sens pour moi, cinématographiquement parlant.» Le réalisateur note au passage qu’il est complètement écœuré de la mode qui court actuellement à Hollywood de plonger dans la nostalgie pour ne sortir que des reboots et autres suites de piètre qualité. «J’haïs ça pis maintenant, j’en fais partie! Mais je ne pouvais pas dire non à ça. C’est que le film, en soi, valait la peine d’être fait, pour sa poésie et sa philosophie identitaire presque paranoïaque.»

Photo: Jocelyn Michel (Consulat)
Photo: Jocelyn Michel (Consulat)

Dans ce projet d’envergure, Villeneuve sait reconnaître l’aide inestimable que ses collègues lui ont apportée. C’est en discutant avec Hampton Fancher (qui a coécrit le scénario avec Scott) qu’il a pu se sortir d’un blocage important. «Je me demandais vraiment comment je pouvais rentrer dans cet univers-là. Je trouvais que le scénario avait quelque chose de curieusement plus contemporain, et je trouvais que c’était une erreur, car je me disais que le film devait vraiment être en continuité avec le premier. Il m’a simplement dit: “Arrête, tu te casses trop la tête. Le premier film, c’est comme un rêve. Faut juste que tu rêves à nouveau.» Ça peut avoir l’air niaiseux, mais pour moi, ç’a vraiment été comme la clé de départ pour m’enlever de la pression. J’ai ensuite pu partir du premier et en faire une extrapolation, une poursuite du rêve dans cet univers parallèle. Parce que tu sais, Steve Jobs n’existe pas dans le premier film, pis c’est en 2019, y a pas de cellulaires, tu peux pas te baser sur la timeline qu’on connaît. Il faut que tu en réimagines une de toute pièce sans tomber dans l’excès, vu que l’original est quand même teinté d’un certain réalisme dans sa vision.»

bladerunner1

Ces coups de pouce lui ont été fort utiles, car Scott lui a littéralement laissé carte blanche pour faire le film. Heureusement, les deux hommes avaient une vision et une culture visuelle très semblables et se sont donc rapidement entendus sur la direction dès la première rencontre: «Il m’a parlé de beaucoup de choses, de ses inspirations, des peintres qui avaient guidé sa vision dans l’original. Curieusement, en étant Québécois, j’ai une culture nord-américaine, mais très influencée par l’Europe et qui peut être complètement étrangère à un Américain. La plupart n’ont aucune idée c’est quoi Métal hurlant, Bilal, Mœbius. C’est des créateurs qui nous ont connectés, Ridley et moi, et qui ont donné naissance au visuel du premier film. Quand tu regardes Blade Runner, c’est clairement inspiré d’une œuvre de Mœbius qui s’appelle A Long Tomorrow. Tu les mets un à côté de l’autre pis tu reconnais tout de suite les références. C’est toutes des choses que je connaissais. Il m’a donné quelques clés, mais il m’a dit que c’était vraiment mon film. Il m’a dit: “Tu peux toujours m’appeler si t’as la moindre hésitation, mais c’est entre tes mains. Je te fais complètement confiance.” La dernière chose qu’il m’a dite dans le premier rendez-vous c’est: “Si tu fais tes devoirs comme il le faut, ça va être excellent. Sinon, ça sera un désastre.” C’est vraiment ce que j’avais besoin d’entendre.»

Bien qu’il ne sache pas si le film sera bien reçu, Villeneuve ressort de la postproduction avec le sentiment du devoir accompli. «C’est un peu agaçant parce que ces projets-là sont annoncés super longtemps d’avance, les gens se construisent des attentes et tout ça. Moi, en général, j’aime mieux rester dans l’ombre avant d’annoncer des trucs. Personne n’avait entendu parler d’Arrival avant la première bande-annonce. J’aime beaucoup rester under the radar, mais ce n’est plus possible pour ce genre de films. Au final, je suis fier du résultat, et je sais que Ridley est très content du film. C’est un projet de passion sur lequel on a fait des choses qui n’ont jamais été faites avant, et peu importe la réception, je sais que j’ai réalisé ce qui était important pour moi, artistiquement parlant.»

Blade Runner 2049 sera en salle partout dès le 6 octobre
Lisez également notre critique élogieuse du film juste ici ainsi que notre court guide pour bien se préparer au visionnement