La petite fille qui aimait trop les allumettes : Prendre l'univers en main
Cinéma

La petite fille qui aimait trop les allumettes : Prendre l’univers en main

C’est avec ambition que Simon Lavoie met à l’écran l’un des romans les plus marquants de notre littérature. Il en a fait un film d’une violente beauté d’où surgit le sublime et les blessures de la lumineuse Alice Soissons de Coëtherlant. La petite fille qui aimait trop les allumettes est le plus beau film sorti sur nos écrans cette année.

La faute, le remords et la culpabilité sont trois thèmes omniprésents dans le roman de Gaétan Soucy, sorti en 1998 et internationalement acclamé. Ce roman, qui présente l’histoire d’une famille cloîtrée, enfermée sur elle-même, les Soissons de Coëtherlant, est également une formidable métaphore du patriarcat et de la religion qui oppressent de tout leur poids une société québécoise pré-révolution tranquille. Et cela n’a pas échappé à l’attention de Simon Lavoie, un cinéaste qui a fait de la quête d’identité l’une de ses obsessions.

«Lorsqu’on m’a approché pour réaliser ce film, il fallait d’abord et avant tout que Gaétan Soucy souscrive à mon adaptation», explique Simon Lavoie. «Nous étions en 2013 et cela faisait plusieurs années qu’on essayait d’adapter le roman sans succès. Gaétan était cinéphile et quelqu’un de très intelligent (l’auteur est décédé subitement en 2013 d’une crise cardiaque). Il ne fallait pas en faire une adaptation littérale, puisque c’est un roman d’une grande dextérité langagière, cela aurait été laborieux. J’ai donc décidé d’écrire mon adaptation selon mes premières impressions sur le livre: un univers poétique trouble mâtiné d’inceste, de violence, de religion et d’éradication de la féminité.»

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photo : Max Rheault

Pour ce faire, Lavoie décide de raconter l’histoire du point de vue d’Alice, alors que le monde se dévoile à celle-ci. Il ne fera appel à aucun narrateur pour illustrer l’histoire qui est écrite par la jeune fille dans le roman. Avec ce brillant parti-pris narratif, le réalisateur nous fait donc vivre la quête initiatique de la jeune Soissons avant et après le suicide du père (Jean-François Casabonne). Ainsi laissés à eux-mêmes dans un monde qu’ils ne connaissent pas, le frère (intuitif Antoine L’Écuyer) et la sœur (fascinante Marine Johnson) vivent deux parcours bien différents. Alors que le jeune homme se terre dans le déni et la violence, la jeune femme s’ouvre et tente d’entrer de plein fouet dans le réel après en avoir été écartée toute son existence.

«Anne Hébert se défendait des métaphores simplistes et réfutait les interprétations de son œuvre», nous explique Simon Lavoie. «Gaétan Soucy s’est défendu un peu sur le même mode. Je souscris à cette interprétation métaphorique de ce roman qui dit que le Québec ressemble un peu à ces deux orphelins, notamment en ce qui a trait à la religion et au patriarcat. Je crois qu’il faut faire des films qui font sens, car la vacuité ne peut pas nous tenir pendant la durée de production d’un film qui peut s’échelonner sur plusieurs années. Ce genre d’œuvre contribue à l’élaboration de notre mythologie collective. Notre existence est une question incessante ici, au Québec, et nous sommes tout le temps en instance de dissolution.»

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photo : Max Rheault

Outre le travail d’adaptation et de scénarisation, il a fallu aussi créer l’univers physique de la famille Soissons. Un univers dont la date et le lieu demeurent vagues et difficiles à situer dans le roman. C’est ici qu’interviennent le chef opérateur Nicolas Canniccioni et la directrice artistique Marjorie Rhéaume. En privilégiant l’utilisation de la caméra Red Epic Monochrome 6K, Canniccioni et Lavoie y vont d’un plaidoyer en faveur du noir et blanc. Cette caméra filme directement en noir et blanc et non en couleurs. C’est donc tout un agencement des couleurs qui a été pensé par la direction photo et artistique en fonction de ce choix. Et cela donne une image sublime tout en retenue et en éclatants contrastes dans les scènes de jour. On retient un très beau rêve d’Alice où un oiseau s’enflamme dans la nuit, ou encore cette scène où Alice pénètre dans une église avec un cheval.

Avec son cinquième long métrage, Simon Lavoie réussit à arrimer avec fluidité et rigueur le fond que constitue le roman avec la forme cinématographique. En plus de la très belle caméra de Canniccioni et du jeu sans concession de Marine Johnson, Jean-François Casabonne et Antoine L’Écuyer viennent compléter un film qui ajoute du sens à notre odyssée collective et à celle de l’œuvre de Gaétan Soucy. Du grand art.

En salle le 3 novembre

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