Les dépossédés de Mathieu Roy: la réalité manufacturée
Cinéma

Les dépossédés de Mathieu Roy: la réalité manufacturée

Avec ce documentaire, Mathieu Roy (Surviving Progress, 2011) s’intéresse au monde paysan et ses enjeux économiques globaux. Un monde qui plie sous la demande des marchés et meurt sous la pression du capital. Discussion avec le réalisateur à quelques jours de la première aux 20es Rencontres internationales du documentaire de Montréal.

«L’agriculture est une question épineuse pour tout le monde.» C’est en ces termes que Keith Rockwell, le porte-parole de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) traite des relations et des échanges commerciaux avec le monde paysan. Après une séquence d’ouverture du film au Malawi et au Congo où l’on voit – où l’on ressent devrait-on dire – des paysans harnacher la terre, la caméra se déplace à Genève sur le toit de l’OMC. Voilà un contraste saisissant et fort à propos pour ce qui suivra dans Les dépossédés.

C’est sur ces images que l’on pénètre dans l’univers de ce documentaire brillant, qui donne la juste mesure d’un monde moderne qui n’épargne absolument personne: dénaturation des terres, suicides de paysans et pauvreté endémique créée de toute pièce. Les paysans ne mangent plus leurs propres récoltes.

«L’idée de ce documentaire me précède de plusieurs années, nous raconte Roy, joint à New York. C’est sous l’impulsion du photographe Benoit Aquin et du documentariste Richard Brouillette (L’encerclement, 2008) qu’est né ce film. Ils ont effectué plusieurs voyages de repérage en Inde et en Europe, ce qui a donné une thèse de recherche sur les mécanismes d’appauvrissement de la paysannerie dans le monde. Après en avoir fait la lecture, j’étais totalement séduit à l’idée de réaliser ce documentaire. Les deux comparses m’ont donné carte blanche.»

Ce voyage au coeur d’une paysannerie peu représentée à l’écran nous fait beaucoup réfléchir et nous amène à un violent constat: il faut réinventer ce monde et trouver d’autres modes de gouvernances. Le système économique, tel qu’il est décrit dans ce documentaire, ne peut que cannibaliser les terres arables disponibles sur la planète. Le prochain territoire semble d’ailleurs déjà en être victime: l’Afrique.

«J’avais envie de faire un film hybride entre le cadre photographique et les entrevues à contenu, à la manière d’un cinéaste documentaire que j’admire, Jean-François Caissy, explique Roy. J’avais l’impression que pour vraiment faire ressentir le temps paysan et le temps de travail dans les champs, il fallait que les plans durent un certain moment et éviter tout mouvement de caméra dérangeant.»

Le film fait alterner des scènes de la vie ordinaire sur une ferme et des entrevues en compagnie de spécialistes. Le procédé permet une respiration, une méditation sur ce que l’on apprend plus le film avance. Ainsi, on part à la rencontre de journalistes, d’économistes et de paysans en Inde, au Congo, au Malawi, en Suisse, au Québec et on comprend beaucoup mieux qui organise les marchés, légifère, et dicte les lois. Mathieu Roy a beaucoup voyagé avec ce documentaire, animé encore par un esprit de révolte et de curiosité. Une curiosité qui nous fait découvrir des intellectuels indiens avec comme figure de proue le journaliste rural Palagummi Sainath, qui nous explique comment le Fonds monétaire international et l’économie de marché détruisent à la vitesse grand V le système agricole indien. En Inde, c’est plus de 300 000 suicides de paysans qui ont eu lieu dans les dernières années dans les états du Maharashtra, Karnataka, Andhra Pradesh, Madhya Pradesh et Chhattisgarh.

«P. Sainath est probablement l’un des plus grands journalistes au monde, mais il est méconnu en Occident. J’espère que notre documentaire va contribuer à le faire découvrir ici, explique Mathieu Roy. Il travaille au plus près des paysans indiens et il va chercher leur parole pour les faire témoigner, eux qui se suicident en masse. Sinon, on a aussi travaillé avec l’agronome français Marcel Mazoyer, qui a été un déclencheur du projet.»      

Il y a peu d’espace pour ce type de sujet dans les médias, où l’on nous parle sans cesse du miracle indien. Voilà pourquoi, encore et toujours, le documentaire est présent pour remettre en question cette épineuse représentation médiatique. Dans un pays de plus de 1,3 milliard d’individus, et où les paysans constituent plus de 70% de la population, la réalité est vampirisée par le libre marché. Cette réalité – nous le découvrons dans le film -, s’applique autant au continent indien qu’au Québec, qu’à la France et la Suisse. Tous les aspects de l’agriculture relèvent des corporations, point final.

Un documentaire essentiel.

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Première le 12 novembre dans le cadre des RIDM, puis une Le film prendra l’affiche dans sa version intégrale sous-titrée en français à la Cinémathèque québécoise les 20, 21, 27, 28, 29 et 30 novembre. Le photographe Benoit Aquin sera présent le 20 novembre et le réalisateur Mathieu Roy y sera le 27.

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