Le trouble de bipolarité en deux temps
Cinéma

Le trouble de bipolarité en deux temps

Pour son tout premier film, le long métrage documentaire Manic, Kalina Bertin part à la recherche de son père, un homme qui a eu 15 enfants et différents noms au cours de sa vie, et finit par dresser un fascinant portrait d’une famille affectée par le trouble de bipolarité.

«C’est valorisant de voir qu’y a quelque chose de créatif qui ressort de toute cette folie et de cette souffrance-là.»

Chassé-croisé entre le passé et le présent, Manic a permis à Kalina Bertin d’utiliser son amour pour la caméra comme forme de thérapie et comme outil d’investigation.

«C’était un processus vraiment très particulier et très difficile», relate la cinéaste en entrevue. «J’ai commencé en 2013 en voulant faire un film sur mon père. Mais plus je recherchais et je filmais pour essayer de comprendre l’histoire de mon père, plus il y avait le chaos qui prenait place à la maison avec mon frère et ma sœur, qui ont tous les deux été diagnostiqués avec le trouble de bipolarité. Je voyais à quel point ce qui se passait au présent était lié au passé.»

Si son père a eu plusieurs vies, en Californie et ailleurs, évoluant parfois en petites communautés – pour ne pas dire cultes – où il était considéré comme un leader et un demi-dieu en raison de son magnétisme, Félicia et François, deux de ses enfants, sont quant à eux pris au piège à Montréal, devant composer avec une maladie qui les mène vers de radicaux hauts et bas. «Mon père a été officiellement diagnostiqué bipolaire. Mais y a une composante chez lui qui complexifie la chose: un trouble de personnalité. Mais ça, c’est tout un niveau qu’on ne voit pas chez ma sœur et mon frère. Y a des gens qui disent que mon père était probablement sociopathe ou psychopathe. Il était capable d’exercer une forme de contrôle sur les gens. Il était très grand et il avait un charisme fou.»

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Kalina Bertin, en quête de réponses, est donc partie à la recherche de cet homme qui en a marqué plusieurs. Les gens qui ont connu son père ajoutaient des pièces au casse-tête au fil de ses voyages. «Y avait une dualité noirceur/lumière qui tournait autour de lui, explique-t-elle. C’était un personnage qui me fascinait, mais je n’étais pas certaine de son prénom ni d’où il venait. Tu sais, les réponses à des questions fondamentales qu’on a à propos de ses parents, moi je ne les avais pas par rapport à mon père. J’avais besoin de faire le film pour aller au fond de ces questions-là.»

De plus, la réalisatrice en a appris beaucoup en plongeant dans les archives personnelles familiales. Un élément crucial qui unit Kalina et son père: la caméra. Dans Manic, le patriarche Bertin filme souvent ses enfants. «Mon père a aussi un peu été le réalisateur du film, parce qu’on utilise beaucoup ses archives, indique-t-elle. Il a fallu expérimenter avec les archives pour construire le film puisqu’elles représentent les ponts entre le passé et le présent.»

«Y a un drôle de symbolisme dans tout ça, poursuit-elle. Lorsqu’on a eu fini le film, mon producteur m’a dit: “Je sais pas si tu le réalises, mais tu as fait ce film avec ton père.” Mon amour de la caméra et du cinéma vient de mon père. J’ai l’impression qu’il utilisait la caméra pour gérer son énergie de manie. La caméra était souvent entre lui et nous.»

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De retour à Montréal, Kalina Bertin a filmé des scènes dans la maison familiale située dans le quartier Ahuntsic. La réalisatrice nous ouvre la porte d’un quotidien parfois ébranlé par les écarts de conduite inquiétants de son frère ou les déraillements de sa sœur. Le film est donc un outil pour essayer de comprendre, ensemble, le trouble bipolaire, «une maladie extrêmement difficile à comprendre de l’intérieur pour quelqu’un qui le vit de l’extérieur», dit la réalisatrice. Félicia et François ont été de grands complices dans les questionnements de leur sœur. «Ils étaient conscients de cette nécessité d’essayer de comprendre à la fois qui était notre père et ce qu’est leur maladie. On voulait comprendre comment confronter tout ça. Comment trouver des solutions, comment s’aider?»

Au-delà de l’histoire fascinante qu’il révèle, Manic joue un rôle important dans la mesure où il permet de mettre des images et des mots sur une maladie encore incomprise du grand public. Alors que son père n’avait pas d’aide ou de repères quant au trouble de bipolarité, dit-elle, aujourd’hui, c’est plus facile à diagnostiquer. Le film pourrait être bénéfique pour la déstigmatisation de cette maladie. «Je l’espère, dit Kalina. Pendant longtemps, ma famille et moi nous nous sentions seuls par rapport à ce qu’on vivait. J’avais honte et je me sentais isolée, exclue. Mais plus j’en parlais, plus je me rendais compte que c’est quand même récurrent. On n’en parle pas assez.»

Présenté le 10 novembre et le 15 novembre
dans le cadre des RIDM

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