Un cinéma de hockey
Cinéma

Un cinéma de hockey

Depuis la sortie des Boys en 1997, le hockey prend une place prépondérante au grand écran québécois. Constat et analyse du phénomène avec les réalisateurs Louis Saia et Éric Tessier, ainsi que le professeur à l’UQAM et docteur en sémiologie du cinéma Pierre Barrette.

De la chronique nostalgique Histoires d’hiver à l’opération marketing Pour toujours les Canadiens en passant par le biopic héroïque Maurice Richard, la comédie dramatique pour préadolescents Les Pee-Wee 3D et l’énième spin-off de Lance et compte, la liste des films d’ici ayant le hockey comme thème s’est considérablement allongée en 20 ans. Ajoutons à celle-ci les quatre (!) suites des Boys ainsi que certains succès du box-office qui ont notre sport national en trame de fond (Bon Cop, Bad Cop, Ça sent la coupe), et on se retrouve face à un phénomène culturel d’envergure.

«C’est sûr que, quand on parle de hockey, ça fait résonner quelque chose chez les spectateurs. C’en est presque viscéral», estime Éric Tessier, à la barre de Junior Majeur, successeur du très populaire Les Pee-Wee 3D, paru cinq ans plus tôt. «En quelque sorte, le sport devient une caisse de résonance pour parler de plein de choses.»

Pourtant, le hockey n’a pas toujours été aussi vivant dans notre cinématographie. «Dans les années 1970 ou 1980, c’était un thème présent, mais peu de films lui étaient entièrement dédiés, observe Pierre Barrette. En fait, il a fallu attendre que Lance et compte lance la vague à la télévision. C’est là qu’on s’est rendu compte qu’au-delà du fait que les Québécois sont des amateurs de hockey, ils pouvaient être intéressés à se faire raconter des histoires qui se passent dans ce milieu-là. C’est ça qui a donné naissance aux Boys

Réalisateur des trois premières productions de cette populaire franchise, qui a ensuite pris ancrage à la télévision, Louis Saia a été surpris du succès aussi manifeste qu’a obtenu le volet initial. «On s’était dit que, si on faisait deux millions [de dollars], on serait content. Finalement, on a dépassé le six.»

À sa deuxième semaine sur les écrans en décembre 1997, la comédie a même réussi à dépasser Titanic au box-office québécois. La légende veut qu’un producteur de Los Angeles ait ensuite appelé le président d’une chaîne de cinémas de la province pour lui demander: «What the f*** is Les Boys?». «C’est une vraie histoire, ça, confirme Saia. Le Québec était la seule place dans le monde où Titanic n’était pas en première place à son premier week-end!»

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Les Boys (1997)

Cet engouement sans précédent avait une portée bien tangible. «Pour promouvoir la production, on avait fait le tour des villes pour jouer contre un club de garage de la place. La première fois qu’on a débarqué à Sherbrooke un dimanche après-midi, on attendait 500 personnes… Il y en avait 6000! Et tout le monde prenait pour Les Boys, c’était fou-malade!», se souvient le cinéaste. «À ce moment-là, c’était pas une très bonne période pour le Canadien, même qu’il manquait de monde au Centre Molson. À côté de ça, nous, on remplissait des arénas partout où on allait. C’était un peu le retour du peuple qui s’approprie son sport.»

«[Ce succès-là] a entraîné un renouvellement du goût des Québécois pour leur cinématographie, analyse Pierre Barrette. Dès la fin des années 1990, on a vu apparaître des films de genre, alors qu’avant, notre cinéma était essentiellement un cinéma d’auteur. C’est à ce moment que le hockey a émergé comme support narratif.»

Héros et personnages du commun

Selon le professeur, qui a fait sa marque comme critique dans la revue 24 images, ce «support narratif» se déploie en deux perspectives très différentes. D’abord, il y a «la dimension héroïque» visant à mettre de l’avant «des personnages de degré supérieur». «On veut montrer des modèles positifs et gagnants, qui s’élèvent au-dessus des masses», explique-t-il, en mentionnant Lance et compte et Maurice Richard. «On a toujours manqué un peu de récits de la sorte au Québec, contrairement aux États-Unis qui ont une longue tradition de films héroïques, que ce soit des westerns, des films de gangsters, des biopics de président… Ici, le hockey apparaît comme un bon réceptacle pour raconter ce genre d’histoires.»

Ensuite, notre sport national peut aussi être le théâtre de «personnages du commun», comme c’est spécifiquement le cas des Boys. «Le hockey devient alors une métaphore de l’amitié, un prétexte pour exploiter des filons familiaux, professionnels ou amicaux. On met en scène un milieu dans lequel les gens peuvent se reconnaître.»

C’est exactement ce rapport d’appartenance qu’a voulu développer Louis Saia. «C’est un film sur le sport, mais c’est surtout un film sur une gang de gars qui se retrouvent entre eux autres. Ce qu’il y a d’intéressant avec les personnages, ce sont leurs failles. C’est ça qui fait que le spectateur peut s’identifier à eux. On va se le dire, mais des personnages comme Jean Béliveau et le Rocket, c’est pas nécessairement le fun au cinéma… Ils sont trop parfaits!»

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Junior Majeur (2017)

Dans Junior Majeur, Éric Tessier a également voulu miser sur des personnages nuancés et une histoire plus large dépassant le simple cadre du hockey. «Avant tout, le scénario parle de la transition à l’âge adulte, de ce moment où l’on doit prendre ses responsabilités et assumer ses gestes. La glace, c’est seulement le lieu où s’exprime le conflit qu’on a construit tout au long du récit», explique-t-il, à propos de cette incursion dans la vie d’un jeune hockeyeur prodige évoluant avec les Saguenéens de Chicoutimi.

Spécificité québécoise

À son avis, ce genre d’histoire a le potentiel de parler plus directement au public québécois qu’une production américaine du même genre. «Ça parle de nous autres et ça résonne avec notre réalité. Là-bas, les films de hockey semblent se baser davantage sur le sport en soi.»

«Y a plus d’ancrage émotif ici, acquiesce Pierre Barrette. Aux États-Unis, on est davantage devant des films-événements comme Miracle ou, sinon, des récits qui servent de prétexte à montrer le caractère violent du sport comme Slap Shot. Si un film comme ça sortait ici, les Québécois trouveraient ça irréaliste ou, même, stupide, car ils voient leur sport comme un beau jeu.»

Pour le professeur, l’engouement que génèrent les films de hockey québécois au box-office depuis maintenant deux décennies peut avoir un lien avec le rendement plus inégal des Canadiens de Montréal durant cette même période. «Il y a probablement une dimension nostalgique là-dedans. Le hockey est un sport socialement ancré dans la population, alors le fait que le Canadien ne gagne pas, ça peut favoriser ce genre de films, soutient-il. Par contre, je n’ai pas l’impression que la cadence ralentirait si le club se mettait à gagner…»

«En fait, faudrait qu’on gagne une coupe Stanley pour prouver cette théorie», poursuit Éric Tessier, en riant. «Gagnons-en une et regardons le rythme de production des 10 années à venir.»

Junior Majeur
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