Les scènes fortuites : drôles de tristesses
Cinéma

Les scènes fortuites : drôles de tristesses

Avec Les scènes fortuites, le sympathique comédien et auteur Guillaume Lambert signe un premier long métrage de fiction dans lequel il se met en scène.

«J’ai souvent confié mes scénarios à d’autres réalisateurs, mais là, je trouvais que c’était une opportunité pour faire quelque chose de très intime.»

Les scènes fortuites est un film fait avec peu d’argent, mais visiblement avec beaucoup d’amour, concocté à l’automne 2016. «Tout le monde a donné beaucoup d’âme, de cœur et très peu de temps. C’est beaucoup d’effort, devoir travailler avec un petit budget, mais en même temps, cette liberté-là d’avoir carte blanche, j’en garde un souvenir impérissable.»

Guillaume Lambert
Guillaume Lambert

Le comédien jouit de belles années professionnelles avec le succès de deux séries humoristiques dans lesquelles il joue – L’âge adulte, qu’il écrit également, et Like-moi!. Cette opportunité de premier saut en long métrage cadrait parfaitement dans son horaire. «J’ai la chance de ne faire que des projets de cœur ces temps-ci, dit-il. Je n’ai pas non plus à faire des choix déchirants. Ç’a été facile, logique, même, d’imbriquer Les scènes fortuites entre deux tournages de Like-moi! et de L’âge adulte

Retour en 2014 pour vous expliquer la prémisse assez loufoque des Scènes fortuites qui, vous comprendrez, porte bien son nom. Les hasards de la vie nous mènent parfois bien loin. «J’avais l’intention de faire un court métrage composé de retailles de scènes coupées en production dans d’autres projets. Cette année-là, j’ai su que l’acteur français Denis Lavant était en ville et je lui ai proposé d’être dans mon film. J’ai écrit une scène et on l’a filmée sans aucun budget. Finalement, ça ne marchait pas pantoute dans le court métrage. Plus tard, j’avais une chance de postuler pour le Programme de production à micro-budget de Téléfilm Canada. Mon pitch a alors été: c’est l’histoire d’un gars qui a fait un film avec Denis Lavant, mais qui ne l’a jamais fini!»

Cette fameuse scène est donc le point de départ de cette comédie dramatique où l’on suit le quotidien plutôt morne du personnage campé par Guillaume Lambert, Damien Nadeau-Daneau. C’est un homme de peu de mots dont l’humeur est en synthèse avec la grisaille ambiante de l’automne montréalais. Faute de pouvoir compléter son film, il se résout à trouver un autre gagne-pain: celui d’écrire les textes qui accompagnent des émissions de type Drôles de vidéos. «J’aime beaucoup les paradoxes, explique le comédien. Damien, c’est quelqu’un qui travaille avec des drôles de vidéos, mais qui fait une dépression parce qu’il fait ça! Il aspire à mieux, mais il se rend compte de la médiocrité autour de lui.»

Valérie Cadieux
Valérie Cadieux
Jean-Carl Boucher
Jean-Carl Boucher

Dans le ton, le film navigue avec beaucoup de justesse entre le tragique et le comique, l’absurde et la tristesse. Alimenté par une trame sonore d’improvisation jazz, Les scènes fortuites s’avère aussi fort poétique et mélancolique. «Je voulais quelque chose près de la BD – Charlie Brown avec un nuage sur la tête –, mais avec du vrai monde. Je voulais un film choral aussi. Quand j’étais jeune, j’ai été beaucoup inspiré par des films comme HappinessMagnolia, le cinéma américain du début des années 2000, Noah Baumbach, Alex Ross Perry… Quand je suis allé au Festival du film de Sundance en 2014, j’étais porté par ce cinéma qu’on ne fait pas beaucoup ici et j’avais envie de faire une comédie triste. J’avais le goût de parler d’une relation frère-sœur (incarnée par Valérie Cadieux, une amie de longue date) noyée dans un melting-pot de souffrances tragico-comique. Un film sur des trajectoires où les gens se croisent mais où il ne se passe rien, avec une évolution dramatique assez ténue, celle d’un gars aigre-doux, mi-amer, qui regarde le monde.» En réitérant son amour des paradoxes, Guillaume Lambert précise ses intentions ainsi: «J’essaie de mettre une profondeur sur des choses très banales, une tristesse sur des choses très drôles, un ordre dans un certain chaos.»

Les personnages autour de Damien sont nombreux, à l’image des films choraux qu’admire le scénariste. Outre sa sœur qui fait des allers-retours dans sa vie sans comprendre le mal-être de son frère, il y a Judith, sa nouvelle collègue de travail au studio de postproduction. «Quand on a compris que Damien allait travailler dans un studio, ça nous prenait un personnage secondaire. J’avais envie de faire un clin d’œil à Frances Ha et à Greta Gerwig, et Sarianne s’imposait naturellement pour le faire.» La Judith en question a de grands yeux inquisiteurs, est légèrement inconfortable et se cache toujours derrière une petite boîte de jus de fruits, qu’elle sirote. Il y a aussi ce couple de producteurs un peu bobo (Monia Chokri et Éric Bernier) et un autre couple (trop) en symbiose à un mariage (Léane Labrèche-Dor et Mickaël Gouin), ce qui n’irrite pas peu Damien.

Pour Damien et Judith, Guillaume Lambert explique s’être inspiré «des gens qui font avec beaucoup de passion des choses très mauvaises». C’est avant tout la passion des hasards et des gens qui le motive à écrire ce type de personnages drôles/tristes. «Je viens de Sorel et y a eu le cas Éric Salvail récemment. Il devait y avoir un agenda scolaire avec son visage un peu partout et le jour où c’était prêt, y a une fille qui a dû annuler la commande et remplacer la couverture, à la suite du scandale… Moi, j’ai profondément envie de savoir c’est qui cette fille! J’aime beaucoup les choses improbables.»

François Pérusse
François Pérusse
Mickaël Gouin
Mickaël Gouin

«Quand on joue ces personnages, on joue des gens qui habitent des grands drames, dit Sarianne Cormier, qui a aussi aidé à la scénarisation du film. Il faut jouer le drame parce que c’est ce qui est drôle. Ce sont des gens tous un peu en détresse.» Le réalisateur ajoute: «L’ennui de ces personnages-là, l’attente de vivre, est en soi une tragédie. Il ne se passe pas grand-chose, mais les personnages ont laissé aller cette insatisfaction-là et le film se termine comme si c’était un peu le premier jour de leur vie.»

Le seul et unique François Pérusse est également de la distribution dans un rôle inattendu: celui du narrateur plutôt sérieux du film. Guillaume Lambert explique que l’humoriste était ému de se faire offrir un mandat qui sortait de ce qu’on lui propose habituellement. «Sa voix a tellement été entendue et elle habite tellement les gens de ma génération qu’il y a quelque chose d’extrêmement touchant quand, par exemple dans le film, il lit du Marguerite Duras. Ça me donnait des frissons à l’enregistrement. Sa voix a beaucoup d’humanité quand il ne fait pas de blagues. Je voulais exploiter ça.»

Sans jouer son propre personnage, Guillaume Lambert inculque quand même à ses Scènes fortuites des éléments de sa vraie vie. «C’est pas autobiographique, mais j’aime faire en sorte que les spectateurs croient que ce l’est», explique-t-il en riant. Tout comme Damien, Guillaume a déjà, dans une autre vie, traduit des Drôles de vidéos et il a déjà joué un lutin aux côtés du père Noël, comme dans cette scène où Jean-Carl Boucher joue un réalisateur. Pour jouer avec le vrai et le faux, le comédien a aussi puisé dans ses archives personnelles et a utilisé une entrevue réalisée à la télé communautaire de Sorel alors qu’il a 7 ans et qu’il parle très sérieusement de ses grandes ambitions. «C’est sur l’acide cette affaire-là! Ç’a pas de bon sens. Mais ç’a été une des premières images qui a inspiré le film. Je me suis dit que ce serait le fun d’incarner un enfant vedette. J’ai toujours été fasciné par Macaulay Culkin. Le passage à l’âge adulte de ces gens-là qui n’est pas toujours heureux. Je ne voulais pas y aller trop trash avec Damien, mais plutôt exploiter la désillusion: quand ton grand succès est arrivé quand t’avais 7 ans, que fais-tu après?»

Éric Bernier
Éric Bernier
Sarianne Cormier
Sarianne Cormier

Des moments plus drôles qui ponctuent Les scènes fortuites, on retient ces courtes vignettes où, par exemple, Damien se penche pour attacher son soulier et un homme lui fonce dedans. Rien pour aider Damien dans sa détresse… «C’est tellement épais! commente Guillaume Lambert. C’est des scènes qu’on n’a jamais le droit de faire parce que ça nécessite de faire déplacer plein de gens, d’engager des acteurs, de se trouver un permis de tournage, etc. Tout ça pour une joke de trois secondes! Mais on se l’est permis.»

Ces petits moments humoristiques nous rappellent aussi l’excellent court métrage Toutes des connes, que Guillaume Lambert a fait avec le réalisateur François Jaros en 2013. Y aurait-il une continuation dans ce style d’écriture? «Oui, tout à fait, répond l’auteur. Je développe ma plume. Puisque j’aime les paradoxes, pour Toutes des connes, je voulais faire quelque chose de très court qui couvrait une longue période de temps. Je m’étais donné comme défi de faire 100 scènes de quelques secondes en un film de 5 minutes. Avec Les scènes fortuites, je voulais tester cette forme-là, mais en plus long, avec des scènes très courtes qui venaient ponctuer des moments plus dramatiques.»

Pour la suite des choses, Guillaume Lambert souhaite poursuivre ses projets web et télé et a confiance que l’avenir le mènera là où il veut. «Tous mes projets partent d’une idée assez précise. Là, c’était le mot “fortuite”: je m’intéressais à la vacuité, la raison pour laquelle les choses arrivent, à l’errance, à l’existentialisme, et ç’a donné ça. Reste à voir ce qui m’inspirera pour le prochain projet.»

En salle le 26 janvier

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