Labrecque, une caméra pour la mémoire : aviver la flamme
Cinéma

Labrecque, une caméra pour la mémoire : aviver la flamme

Après avoir pris le pouls de l’Hôtel La Louisiane, à Saint-Germain-des-Prés, le directeur photo Michel La Veaux revient à la réalisation, en saluant bien bas son confrère qui nous a tirés vers le haut, nul autre que Jean-Claude Labrecque.

Le premier fut l’assistant du second à trois reprises, en plus de prêter son talent aux cinéastes Benoit Pilon (Iqaluit), Catherine Martin (Trois temps après la mort d’Anna) et Sébastien Pilote, dont il signe toutes les images (Le vendeurLe démantèlement et bientôt La disparition des lucioles). Le second a marqué notre cinéma par une quarantaine de titres d’exception, en étant directeur photo pour Claude Jutra (À tout prendre), Gilles Carle (La vie heureuse de Léopold Z.) ou Bernard Émond (La neuvaine), tout en réalisant des dizaines de documentaires (L’histoire des troisInfiniment Québec) et quelques fictions «issues d’un mouvement documentaire» (Les smattesLes vautoursLes années de rêves).

Appelé à prendre la parole lors d’une soirée des Rendez-vous du cinéma québécois où l’on plébiscitait Labrecque, Michel La Veaux avait perçu le caractère éphémère de l’hommage, ce qui lui a donné l’idée d’un long métrage sur l’homme. «Labrecque a un esprit d’archiviste, de souligner La Veaux, et je trouvais ça beau de lui rendre la pareille, de rappeler son importance dans la culture québécoise. Notre cinéma est très effervescent, en ce moment, mais on oublie souvent qu’on ne vient pas de la cuisse de Jupiter. Des gens avant nous ont tracé la voie. Et je suis très reconnaissant envers Jean-Claude.» Le principal intéressé est bien heureux du résultat, même s’il s’avoue un peu gêné de recevoir tant d’attention. «Cela étant dit, je suis content parce qu’on n’y parle pas seulement de moi, mais de la collectivité de l’époque, les Michel Brault, Gilles Groulx, Claude Jutra et Paul Vézina, un gars brillant dont j’ai beaucoup appris, qui connaissait la lumière de Québec par cœur.»

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photo : ONF

En plaçant Labrecque devant la caméra, seul en piste, le parti pris de La Veaux est limpide: «Ç’aurait été facile de lui lancer des fleurs à plusieurs pendant une heure et demie, mais de n’avoir que Jean-Claude, au contraire, me permet un rapport de connivence, franc et amical, comme avec Juliette Gréco dans Hôtel La Louisiane.» Au-delà des extraits d’une douzaine de films captés en 35mm sur le grand écran de la Cinémathèque québécoise subsiste cet échange contagieux entre deux hommes de lumière qui s’emballent comme des gamins à la vue d’une caméra. En parallèle, Labrecque se prête au jeu de fouler les lieux marquants de son parcours – qui par un travelling aux abords du fleuve Saint-Laurent, qui par une mise en abyme ingénieuse au Stade olympique. «C’était touchant, de me retrouver sur les lieux de mes souvenirs, de confesser le vétéran. De repenser entre autres à Marie Uguay [poète disparue trop tôt, dont il a signé un portrait éponyme], dont je me suis beaucoup occupé. Et Michel me connaissant très bien, j’avais tout le loisir d’étudier avec bonheur son approche visuelle.»

L’un a manifestement été pour l’autre une vive source d’inspiration. «Pour moi, Labrecque était un modèle d’audace et de virtuosité. Dès 60 cycles, j’ai vu à quel point il utilisait le langage du cinéma pour le pousser à l’extrême, entre autres avec de longues focales. Il déjouait les attentes, et ce, avec des outils pas si performants. Plusieurs directeurs photo peuvent en témoigner, dès que tu montes dans un hélicoptère pour un plan, une des premières choses qu’on te dit, c’est: “J’espère que ça sera aussi bon que Jean-Claude Labrecque!”» N’empêche que ce qui ressort surtout de ce portrait éloquent, c’est la façon vibrante qu’a eu l’artiste de témoigner, sur plus d’un demi-siècle et «à travers son viseur», de l’évolution du Québec, de la culture (La nuit de la poésie, trois fois plutôt qu’une, en 1970, 1980 et 1991) à la politique (La visite du général de Gaulle au QuébecLe RIN). Labrecque émet une hypothèse sur sa mentalité d’archiviste: «Ça doit me venir de Québec, qui est une grande ville d’histoire. Quand j’étais jeune, je fouillais pour trouver Champlain, avec René Lévesque. On allait sur la rue De Buade et on creusait avec des cuillères! On était à côté de la track à 100 milles à l’heure, mais ça fait rien. Cette ville m’a mené là où je suis.»

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photo : ONF

Celui qui aime filmer les visages comme s’il s’agit d’un pays observe le Québec d’aujourd’hui avec une certaine tristesse. «On s’attaque de plus en plus. On ne rêve pas des bonnes affaires. On pousse trop sur les ouvriers, qui n’ont pas le temps de construire leurs ponts que ça tombe déjà. C’est fondamental, le temps. Ça, et le respect des ouvriers.» À tout le moins, La Veaux aura-t-il pris le temps de lui vouer respect et admiration. «Le p’tit gars de Limoilou n’est pas juste monté dans la voiture du général de Gaulle, il a aussi pavé la voie à plusieurs directeurs photo. Et j’ai envie de perpétuer sa démarche, afin que le langage du cinéma continue d’être signifiant.» La flamme du cinéma demeure, s’allumant à relais.

Labrecque en trois titres

Le chat dans le sac
de Gilles Groulx

«C’est LE film qui a été pour moi la confirmation que je voulais dédier ma vie à la lumière, de s’enthousiasmer La Veaux. C’était absolument renversant, la façon qu’avait Jean-Claude de travailler avec des lumières artificielles et naturelles en même temps, sans qu’on s’en aperçoive. Assurément un film majeur de notre cinéma, que Godard avait, paraît-il, adoré.»

Jeux de la XXIe olympiade
coréalisé par Labrecque

«D’un humanisme foudroyant, affirme La Veaux. On est à l’inverse des films américains et de la performance. Il y a des plans hallucinants de gens qui viennent de perdre quatre ans de leur vie, parce qu’ils n’ont pas de médaille. C’est de la tragédie grecque. Et en même temps, on touche à ce que l’humain a de beau dans la défaite et la victoire.»

À hauteur d’homme
de Labrecque

«J’avais réalisé un livre de photos qui s’appelait ainsi, se remémore Labrecque, avant de m’approprier cette expression à l’époque des Olympiques. Je la trouvais parfaite pour le film autour de Bernard Landry, qu’on a tourné très instinctivement, au nom de la démocratie, comme le disait lui-même le premier ministre. Jamais pendant le tournage, même à l’aube de tout perdre, il ne m’a dit de le laisser tranquille!» Et La Veaux de renchérir: «C’est un des plus grands films sur la dignité humaine.»

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