L'atelier : Rêves en chantier
Cinéma

L’atelier : Rêves en chantier

Mêlant les codes du polar et du récit d’apprentissage, le nouveau film de Laurent Cantet campe ses débats et braque sa caméra autour de la jeunesse du sud de la France.

Après avoir dépeint le désir d’émancipation d’adolescentes d’autrefois avec Foxfire, mais surtout celui d’élèves insolents dans le Paris d’aujourd’hui avec Entre les murs, qui lui a valu la Palme d’or en 2008, le cinéaste se pose à La Ciotat, non loin de Marseille, où il a fait jadis une maîtrise en audiovisuel. «À l’époque où j’étais dans la région, il y avait encore une forte activité sur les chantiers navals», se rappelle-t-il. «Il y a eu plusieurs manifestations quand on a annoncé que ça allait fermer. Le déclic du scénario s’est fait plus tard, au début des années 2000. D’une part, je venais de tourner Ressources humaines, et l’idée d’observer si les jeunes de La Ciotat avaient encore un lien, ou pas, avec cette culture ouvrière en transformation m’apparaissait très riche, dans une ville entièrement tournée vers son chantier et qui, d’un coup, perd ce point de repère. D’autre part, un atelier d’écriture avait bel et bien été offert par la municipalité à des jeunes en insertion.»

Dans L’atelier, Olivia, une auteure parisienne (Marina Foïs, la pro du lot), y débarque justement pour piloter un exercice d’écriture où l’on pense un roman noir à plusieurs. C’est alors que ressurgit le passé ouvrier des environs, comme possible toile de fond à la fiction, pendant que le placide Antoine (impressionnant Matthieu Lucci) se détache peu à peu du groupe. Les suggestions tranchantes du jeune homme, qui semble en voie de se radicaliser, menacent l’équilibre fragile de l’aventure littéraire. «Le polar me permettait de traiter de la violence qu’on a en soi, confie le créateur français, celle qu’on parvient heureusement à discipliner, mais pas toujours si bien que ça, et face à laquelle il ne sert à rien de jouer à l’autruche. Par-dessus tout, j’aime l’idée que la fiction du film soit amenée par l’envie de fiction d’Antoine.» Une envie insoumise qui, même si légitime, finit par inquiéter ses camarades d’atelier. «Il la formule continuellement, ajoute Cantet, en disant: “On n’est pas obligés de parler de nous, dans le roman, puis de se regarder dans un miroir.” Mais sa fiction finit par contaminer le film.»

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photo : Jérôme Prébois

À l’instar du conseil donné par Olivia, le réalisateur et son fidèle allié Robin Campillo, récompensé récemment par le César du meilleur scénario original pour 120 battements par minute, empruntent manifestement la voie de l’écriture «autour», priorisant les personnages avant la construction de l’intrigue. «Je veux rendre compte de la complexité de notre monde, mais j’essaie presque toujours de le faire en sous-texte, expose-t-il, parce que je n’ai pas envie de faire des traités de sociologie. Je n’ai pas beaucoup de réponses aux questions que je pose.» Au-delà du plaisir de filmer des nouveaux visages, «dans l’énergie que donne la première fois, pour les uns et les autres», recruter des non-professionnels, qui côtoient la réalité de leurs personnages au quotidien, nourrit également «un travail d’écoute» durant tout le processus, un véritable coup de sonde qui s’opère du casting jusqu’aux répétitions, lui évitant d’afficher un regard «de vieux con».

Dans les paysages délaissés mais lumineux filmés par Pierre Milon, un autre complice de longue date, l’horizon n’en semble pas moins bouché pour cette jeunesse aux rêves évasifs. «J’ai rencontré des centaines de filles et de garçons en audition, et quand je leur demandais ce qu’ils voulaient faire de leur vie, ils avaient peu d’espoir. Ils sont confrontés à une absence de perspectives, mais ils essaient également de digérer la propagande qu’autorise internet, la mise en doute des informations dites officielles.» Sans compter des extrémistes de plus en plus décomplexés, dans l’Hexagone comme ailleurs. Au détour d’une scène, on joue par exemple à «Je suis plus Français que toi». Cantet l’admet: «C’est une des raisons pour lesquelles j’avais envie de tourner ce film: regarder les mécanismes de séduction des extrémistes. Même si je crois qu’Antoine est étranger à tout ça. Mais sa vie est tellement plate que le moindre petit grain de poivre l’attire. Et les extrémistes savent utiliser cet ennui.»

Au final, «libérer la parole», tel que le propose un discours de propagande qui happe Antoine, peut mener à tous les excès ou encore appartenir à tous les camps. «C’est ce que montre L’atelier. C’est probablement mon film le plus optimiste, avance le cinéaste. En créant des lieux de confrontation saine ou de réflexion, quand on arrive à mettre des mots sur son propre malaise, on peut espérer bouger, peut-être.» Question d’aller de l’avant. Et de (re)construire les chantiers d’hier et de demain.

Sortie en salle le 13 avril

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