Hereditary : esprits malades
Cinéma

Hereditary : esprits malades

Pour distiller l’angoisse que génèrent le deuil et la maladie mentale, Ari Aster filme des pièces vides et menaçantes, multiplie les lents travellings et s’appuie sur une bande-son stressante. Des procédés qui ne sont pas sans rappeler le cinéma de John Carpenter.

Tout commence avec des funérailles: celles de la grand-mère, Ellen. Annie (Toni Collette), mariée à Steve (Gabriel Byrne) et mère de deux enfants (Alex Wolff et Milly Shapiro), doit alors composer avec la disparition de cette femme qui souffrait de certains désordres psychologiques et avec qui elle entretenait une relation complexe. Mais le pire reste encore à venir… «Pour moi, il a toujours été question dès le début de faire un film d’horreur existentiel autour d’une tragédie familiale, explique Ari Aster. Ce qu’il y a de beau avec le genre, c’est qu’il permet une catharsis. On commence avec un drame sur le deuil et le traumatisme, et on laisse aller les personnages vers une conclusion logique, mais surtout émotionnelle, où ils s’autorisent à ressentir leurs émotions.»

Cette volonté d’offrir une horreur plus minimaliste et intellectuelle, au rythme très lent, est devenue la marque de fabrique de la société américaine de distribution et de production A24 Films, fondée en 2012. En proposant récemment des films à l’horreur plus psychologique et cérébrale comme A Ghost StoryThe WitchUnder the Skin ou encore Woodshock, A24 Films vient compléter à merveille (ou concurrencer, c’est selon) ce que proposent les productions Blumhouse depuis 2000, soit des films aux traitements formels plus frontaux, et souvent dopés aux jump scares comme OuijaInsidiousParanormal Activity, voire Get Out de Jordan Peele. Quant aux films estampillés IFC Midnight (les récents LowlifeKilling Ground, ou Would You Rather en sont de bons exemples), ils versent beaucoup moins dans l’émotion que ceux d’A24.

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Dans Hereditary, la dimension émotionnelle est évidente, dévastatrice. Car si Ari Aster utilise les codes de l’horreur – que ce soit du film de fantômes, de maison hantée ou de possession –, c’est pour mieux illustrer le malaise et la détresse psychologique qui accompagnent l’éclatement d’une cellule familiale éventrée par le deuil et la maladie mentale. Derrière les frissons se cache donc une charge émotionnelle incroyable que les jeux épidermiques des quatre acteurs principaux conjugués à une approche psychologique des personnages minutieuse rendent très intense, voire gorgée de tristesse par moments. «Je suis vraiment fier de la performance des acteurs, explique Aster. Mais tout était dans le scénario. Pour une scène donnée, il était spécifié que l’acteur devait hurler, par exemple. J’attendais d’eux à ce qu’ils aillent jusqu’au bout, et ils étaient tous très investis.»

Esthétique du cauchemar

À l’écran, c’est à l’aide d’apparitions d’entités bizarres, de décapitations, de crises d’hystérie sur fond de séances de spiritisme qui dégénèrent ou encore d’hallucinations sonores et visuelles oppressantes que le cinéaste américain de 31 ans déploie une esthétique du cauchemar extrêmement soignée, qui bascule dans la terreur pure et les ténèbres à mesure que les personnages perdent l’esprit. En plus d’utiliser le lieu cloisonné (ici: une maison aux multiples pièces, aux longs couloirs et au grenier inquiétant compris), Aster opère un mouvement d’emprisonnement et d’isolement similaire à celui qu’avait l’habitude de mettre en place John Carpenter dans ses films. En effet, dans The Fog ou In the Mouth of Madness, Carpenter enfermait ses personnages dans des villes. Dans Halloween, ils étaient coincés dans une maison. Dans The Thing, une station scientifique en Antarctique. Dans Hereditary, les personnages deviennent petit à petit prisonniers d’eux-mêmes et de leur propre cerveau malade.

D’un point de vue métaphorique, Aster personnalise en outre les démons intérieurs qu’on hérite fatalement de nos parents ou de notre famille. La peur de l’autre, mais aussi de soi-même, y contamine de la même manière les esprits et fait ressurgir les dysfonctions du groupe. «Je voulais que le film rappelle la tragédie grecque, avec des personnages qui n’ont aucun contrôle sur ce qui leur arrive, indique le cinéaste. Les petites maisons que crée le personnage d’Annie servent de métaphores à cette idée. Les personnages y apparaissent comme des petites poupées, manipulées par des forces extérieures et vidées de tout libre arbitre.»

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Ce n’est pas la première fois qu’un film de la nouvelle vague horrifique rappelle le cinéma de Carpenter. It Follows de David Robert Mitchell, It Comes at Night de Trey Edward Shults et The Witch de Robert Eggers, tout comme le fait Hereditary, se servent aussi du huis clos pour mieux révéler les angoisses de leurs personnages. «J’adore John Carpenter! Tout particulièrement The Thing. C’est vrai que je pensais aux premiers Carpenter ou à David Cronenberg pour les éléments de body horror. Mais pour le reste, mes influences étaient plutôt Don’t Look Now de Nicolas Roeg, les premiers Polanski, et des films d’horreur japonais comme KwaidanKuroneko, ou encore Empire of Passion

Enfin, la bande-son, comme chez Carpenter, s’impose comme un élément-clé dans la progression de l’horreur – que serait Halloween sans sa musique culte terrifiante? Dans Hereditary, la partition du saxophoniste Colin Stetson, parsemée de dissonances et de notes agressives, crée un climat suffocant. «Je suis un fan de la première heure de Stetson», confie le cinéaste, qui a écrit le scénario en écoutant les compositions du musicien. «Je trouve sa musique particulière, fascinante. Il utilise le cor, le saxophone et la clarinette pour créer un son nouveau qu’on n’a jamais entendu avant. Sa musique est un moteur qui fait avancer le film vers l’inévitable. La bande originale a conscience de ce mouvement, elle nous y conduit.» D’ailleurs, pour composer la musique, le réalisateur n’avait donné qu’une seule consigne à Stetson: que ça sonne… maléfique!

Sortie le 8 juin

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