Les filles du soleil : Féminisme guerrier
Cinéma

Les filles du soleil : Féminisme guerrier

En regardant le premier long métrage d’Eva Husson, Bang Gang (une histoire d’amour moderne), sorti en 2015, il est difficile d’imaginer que la réalisatrice choisira le film de guerre pour son effort suivant. Bang Gang nous faisait la chronique de la découverte sexuelle d’une bande d’adolescents français, alors que Les filles du soleil nous présente un commando d’anciennes captives kurdes se préparant à libérer une ville des pouvoirs extrémistes. Le bond entre les deux univers est spectaculaire, la promesse grande.

L’YPJ (unité de protection de la femme) est né en 2013, dans le mouvement de résistance kurde aux côtés de l’YPG (unité de protection du peuple). Milice exclusivement féminine, elle s’est vue trouver sa vocation lorsqu’elle a dû protéger la région des avancées de l’État islamique. Porteuses d’espoir en ce qu’elles incarnent la résistance morale et guerrière devant un djihad qui pourrait sembler tout-puissant, les soldates évoquent la fortitude mythique des Amazones. Animées par la volonté d’échapper à un futur opaque, un mariage obligé ou un statut social limité, les femmes qui s’enrôlent dans l’YPJ le font pour servir un idéal, certes, mais également pour accéder à une éducation et une liberté autrement impossibles. Remettant ainsi en question la place traditionnellement donnée aux femmes kurdes, l’YPJ se veut une unité féministe. Cependant, il reste que les femmes doivent continuer de se conformer à un diktat stricte même sous son égide.

Mais exit tout ce contexte compliqué dans le film de Husson. Pour des motifs difficiles à cerner, elle ne nommera pas les partis politiques, ni l’État islamique. Ce que la réalisatrice propose est un film de guerre exposé d’un point de vue féminin, chose rare s’il en est une, basé sur des témoignages qu’elle a récupérés elle-même. Elle y met en scène une unité spéciale de survivantes, composée uniquement d’anciennes captives, donnant à son film une aura vengeresse qui saura plaire. Son histoire est donc axée sur la rencontre de deux personnages; celui de Bahar (une mélancolique Golshifteh Farahani; vue dans Paterson de Jim Jarmusch en 2016) qui mène ses missions en tentant de retrouver le fils qu’on lui a arraché, et celui de Mathilde (Emmanuelle Bercot), journaliste de guerre meurtrie, venue documenter les exploits de ce bataillon spécial. On pourrait croire que le personnage de Mathilde est inutile et ses enjeux bien triviaux devant les épreuves qu’a dû traverser Bahar, mais de cette juxtaposition soulève un propos assez juste sur le malaise que peut causer l’indifférence occidentale devant la traite, les viols et la torture des femmes et des enfants capturés. On pardonnera donc certains dialogues plaqués sur l’action qui visiblement ne servent qu’à passer un message, puisque l’essence même du film se résume à ça: réussir à célébrer d’un même chant le courage héroïque des combattantes et celui des prisonnières de Daech.

Si le sujet des Filles du soleil est effroyable, l’horreur filtré à travers un prisme féminin traduit la violence sans toutefois la glamouriser. Et puis l’animalité du sang, de la sueur, du sable et de la peur est fréquemment interrompue par la caméra de Mattias Troelstrup et de Taras Miskiv (pour les plans aériens) qui nous offrent une photographie majestueuse de la Géorgie (dans le rôle du Kurdistan). Le montage habile (Émilie Orsini) réussit parfois à suspendre le temps et à faire entrer un peu de poésie dans une histoire assez glauque.

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Bien que son film soit imparfait, voire maladroit, Eva Husson défriche un territoire cinématographique peu exploré par les réalisatrices avec Les filles du soleil. Malgré l’absence d’originalité du traitement, au final, on se retrouve devant un film de guerre absorbant, qui traite de compassion, de douceur et de solidarité féminine. Même s’il est dommage que le propos n’ait pas été creusé plus exhaustivement, la production s’inscrit dans un corpus jusqu’ici décidé à nous dépeindre le même point de vue masculin ad nauseam et, ne serait-ce que pour cette raison, cela en fait une œuvre importante.

En salle au Québec le 4 janvier


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