Impetus : Entre la mer et l'eau douce
Cinéma

Impetus : Entre la mer et l’eau douce

Tourné dans l’urgence et sur une période qui s’échelonne sur plusieurs années, Impetus de Jennifer Alleyn est un objet cinématographique autoréflexif entre le documentaire et la fiction: c’est en quelque sorte un film sur le métier de réalisateur indépendant aujourd’hui en 2019.

«Avec ce film, j’ai eu l’impression de retrouver la caméra-stylo chère à Michel Brault», nous explique Jennifer Alleyn, enthousiaste. «Pendant les trois dernières années de la vie de Brault, on se rencontraient tous les mercredis et il est l’un des grands instigateurs de ce film que je lui dédie.»

Alors qu’un plus gros projet était en chantier, Jennifer Alleyn, fatiguée par les démarches sinueuses et placée dans un état de mélancolie et de perte, démarre ce film de fiction avec en tête le goût de tourner dans l’urgence et la nécessité de dire, voire de crier. L’objectif est simple au départ: aller à New York avec un comédien et filmer pendant un week-end. La suite du tournage se fragmentera et l’histoire épousera d’autres chemins, plus tortueux, mais toujours avec la même force d’impulsion, le même impetus.

«Le processus de ce film a été extrêmement riche même si, vu de l’extérieur, ça ressemble à une course à obstacles», explique Jennifer Alleyn. «Je dois avoir une certaine fibre scientifique en moi, car à chaque fois qu’il se présentait un problème, j’adorais chercher la solution.»

Reissner, le démiurge

photo Jennifer Alleyn
photo Jennifer Alleyn

C’est John Reissner qui a donné le titre au film, au détour d’une discussion avec la réalisatrice. Reissner est un musicien de Montréal bien connu du boulevard Saint-Laurent, qui vivait alors en retrait du monde, et pour qui Jennifer Alleyn s’est éprise d’une tendresse véritable. Il est un peu celui qui encadre la matière de ce film. Il est le démiurge, celui qui préside aux destinées philosophiques de ce long métrage.

«John est fabuleux et c’est la personne qui m’a fait prendre conscience de ce que je cherchais à traduire en fabriquant ce film. Il m’a aidé à sortir de chez moi pendant l’hiver, dans un moment où j’en avais besoin. Il m’a laissé le filmer lors de nos discussions impromptues. C’est quelqu’un qui a un sens de la formule extraordinaire et il est en effet aux racines de ce film. Le moment où je le filme est un moment de sa vie où il a décidé de se retirer du monde.»

À l’origine d’Impetus, il y a l’histoire de Rodolphe, un ingénieur joué par Emmanuel Schwartz, qui vit une peine amoureuse et qui décide spontanément de louer un appartement à New York. Emmanuel Schwartz finira par quitter le plateau du film, que l’on voit se fabriquer et se détruire sous nos yeux. Avec un projet qui s’écroule, la réalisatrice Alleyn se met à douter à son tour, et opère des détours par des conversations filmées en compagnie du musicien-philosophe John Reissner et de la pianiste russe Esfir Dyachkov. Puis, le tournage du film reprendra avec l’arrivée de la comédienne et amie providentielle Pascale Bussières, qui viendra reprendre le rôle de Schwartz. L’incursion dans le documentaire répond parfois à des questions posées par la fiction et l’inverse est aussi vrai dans Impetus

«J’ai retrouvé le beau risque de la Course destination monde avec ce film», dit Alleyn. «Quand j’ai vécu cette aventure documentaire, je ne faisais qu’un avec ma caméra, on était ligués ensemble à regarder le monde. J’ai été incessamment en mode solution face aux problèmes avec ce film.»

photo Etienne Boilard
photo Etienne Boilard

La pianiste Esfir Dyachov est un autre pôle important d’Impetus. Rodolphe découvre des images de la pianiste sibérienne dans l’appartement new-yorkais qu’il loue. Ces images révèlent l’histoire de cette femme qui a décidé de ne plus jamais se produire en spectacle après la mort de son fils. On la voit jouer dans sa maison, on l’entend parler de la fuite de son mari. Esfir ne pleure jamais, elle en est incapable. Assurément l’une des scènes fortes de ce film.

Impetus est un long métrage à la forme atypique qui tente de comprendre comment survivre à la perte. Ses galeries de personnages uniques et les relations qu’a Jennifer Alleyn avec ceux-ci sont l’essence de ce film, et en font sa qualité. Au final, le film amène l’idée que le mouvement vient parfois du simple fait de se laisser porter par les événements et non l’inverse.

Un film qui ose et rend possible l’impossible.

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En salle le 18 janvier

impetus-film.com