Répertoire des villes disparues : Grisaille commune
Cinéma

Répertoire des villes disparues : Grisaille commune

Denis Côté présente son 11e film dont le point de départ est la xénophobie.

Suite à un «accident» de voiture, un petit village du Québec est en deuil. La digne mairesse (Diane Lavallée) tente de garder le cap, malgré l’apparition progressive et inquiétante de «revenants», debout, en silence, contemplant les vivants. Dans ce film hivernal, terne et gris, la recherche formelle est évidente, et même si le sujet est a priori inquiétant, une part d’humour est tout de même présente. En somme, le film confronte le eux contre le nous et le choix de partir ou rester. Entrevue avec le cinéaste Denis Côté.

Maxime Labrecque: Tout d’abord, félicitations pour ta sélection officielle à Berlin. Tu commences à être un habitué!

Denis Côté: «Merci! C’est la troisième fois. Ce qui est l’fun, c’est d’y amener de nouveaux acteurs, de leur faire connaître le tapis rouge et toute cette expérience.»

Avec Vic+Flo ont vu un ours (2013) et Boris sans Béatrice (2016) par exemple, tu touches au surnaturel, à l’intangible, à l’inexpliqué. Comment ce parti pris, complètement assumé dans Répertoire des villes disparues, t’est-il venu?

«On parle souvent de compréhension dans les films. Les gens veulent comprendre. Inexpliqué et inexplicable ne sont pas mes mots préférés. J’essaie de militer contre le cinéma de compréhension et de conteur qu’on fait souvent au Québec et aller davantage vers un cinéma de sensations. Je ne suis peut-être pas le meilleur représentant de cette lignée – je pense ici à Claire Denis ou aux vieux films de Philippe Grandrieux –, mais je souhaite casser la narration tout en invitant le spectateur à être un spectateur, tout simplement. Je crois qu’il y a une logique interne et une mystique au film qui fait qu’il fonctionne, sans rendre les gens complètement confus. Mon film n’est pas un drame d’horreur ni un drame fantastique; c’est un glissement progressif du réel vers le surnaturel, qui a commencé avec Curling (2010). Ce film avait d’ailleurs été mon expérience de tournage préférée et j’avais envie d’y retourner.»

photo Lou Scamble
photo Lou Scamble

Tu présentes une galerie très variée de personnages auxquels on croit. Sans avoir fait un film choral, dirais-tu que c’est un film sur la communauté?

«Oui, car il y a 10 personnages et il faut que le personnage principal devienne le groupe. Le Québec d’aujourd’hui, la xénophobie, le racisme, c’était mon point de départ. J’avais aussi envie de faire un peu d’horreur. On m’a recommandé de lire le livre Répertoire des villes disparues de Laurence Olivier à la poésie complètement éclatée et même si je n’y voyais pas un film – ce sont des demi-phrases, des bribes, des personnages sans prénom – j’ai décidé de réunir toutes mes réflexions du moment pour en faire un film. J’en ai parlé à Laurence; elle était emballée et elle m’a avoué qu’en écrivant son livre elle pensait justement à Curling et Les états nordiques! Dans le livre, il y a un accident, un party du jour de l’An, une famille. J’ai peut-être gardé 5% du livre, mais je voulais, comme Robert Altman avec Nashville, qu’on puisse regarder des communautés avant de regarder des individus. Je tourne aussi souvent en région, où il y a un potentiel esthétique et sonore incroyable.»

Le eux contre le nous, l’ici et l’ailleurs sont des thèmes que tu abordes dans ce film. Comment le personnage de la mairesse, à la fois tendre et ferme, très maternelle et protectrice incarne-t-il une réalité?

«C’est un personnage que j’ai ajouté. Mon inspiration de départ était l’ex-mairesse de Lac-Mégantic. Des gens ordinaires confrontés à des éléments extraordinaires. Je ne voulais pas faire une caricature, mais ça me prenait une femme colorée et forte. Il y a un humour pince-sans-rire avec elle dans le film.»

photo Couzin Films
photo Couzin Films

D’ailleurs, même si le sujet peut a priori sembler inquiétant et sombre, j’ai franchement ri par moments. Dans quelle mesure l’humour occupe-t-il une place importante dans cette œuvre (comme dans toute ta filmographie par ailleurs)?

«Ça bouillonne tout le temps! J’ai beaucoup de mal à faire du cinéma très social, citoyen. On dirait que je regarde toujours les choses de côté et que je suis pince-sans-rire. Le minimum, c’est le respect. Ensuite, j’ai bien de la difficulté à me prendre au sérieux dans mes films et j’ai l’impression que ça se communique aux spectateurs. Louise et Richard, les babyboomers dans le film, sont un comic relief incroyable! Ce n’est pas non plus des gens que je condamne. C’est un film dont je suis assez fier et le casting était un terrain de jeu immense pour moi. J’aime ça avoir un mélange d’acteurs connus dans des rôles de contre-emploi et d’autres qu’on a rarement vus avant.»

En salle le 15 février

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